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C’est la faute des Américains

Le prix du pétrole atteint de nouveaux sommets. Selon le discours populaire, cette flambée serait attribuable à la cupidité insatiable des pétrolières, qui vampirisent les automobilistes.

On peut éprouver de l’antipathie pour les pétrolières, on peut les maudire chaque fois que nous faisons le plein, mais il faut éviter de laisser nos émotions biaiser notre jugement. Les pétrolières ont effectivement enregistré des profits faramineux en 2007. À elle seule, Exxon a engrangé des profits de 40 milliards. Mais un chiffre brut indique peu de chose. Il faut le relativiser.

On apprend alors que l’industrie pétrolière a réalisé des profits de 8,3 cents par dollar de revenu. Elle ne fait certainement pas pitié, mais sa performance demeure inférieure à la moyenne puisque la marge bénéficiaire des entreprises qui forment l’indice boursier S&P500 a été de 13%.

Entre autres, les compagnies pharmaceutiques, Apple, Coca Cola, Microsoft, et Google affichent des marges de 2 à 4 fois plus élevées que celle des pétrolières. Et pourtant, personne ne crie au scandale.

Les vrais propriétaires

Si les résultats financiers des pétrolières sont moins impressionnants qu’on l’aurait imaginé, elles jouissent néanmoins de la hausse du prix du brut.

On les soupçonne même de comploter pour faire augmenter le cours du pétrole. Mais c’est leur attribuer bien plus de pouvoir qu’elles en ont réellement.

Même ensemble, les cinq plus grandes pétrolières restent trop petites pour influencer le cours du baril, puisque 90 des réserves de brut et 70 % de la production pétrolière appartiennent à des gouvernements ou à des sociétés d’État. C’est donc vers eux que notre regard devrait se tourner!

Rareté

Sans collusion sournoise entre les pétrolières, la hausse du prix du brut s’explique par le fait que la demande mondiale augmente rapidement, notamment en raison de la croissance économique enregistrée en Chine et en Inde, tandis que l’offre ne suit pas le même rythme. Aujourd’hui, il se consomme près de 87 millions de barils par jour à l’échelle mondiale, alors qu’on n’en produit que 85 millions. Il se crée donc un phénomène de rareté qui entraîne une montée des prix.

Mais, contrairement à ce qu’on entend, cette rareté n’est pas causée par l’épuisement des réserves d’or noir. Elle est plutôt attribuable aux politiques énergétiques de certains pays, et particulièrement à celle de nos voisins du sud.

Les États-Unis bénéficient d’immenses réserves de pétrole. Les gisements situés en Alaska, sur les terres gouvernementales et dans les zones offshore totaliseraient plus de 130 milliards de barils. On peut même multiplier ce chiffre par 5 si on inclut les schistes bitumineux du Colorado. Selon l’American Petroleum Institute, l’exploitation de ces réserves permettrait d’alimenter 60 millions d’autos pendant 60 ans, et de chauffer 60 millions de maisons pendant 160 ans!

Toutefois, au lieu d’inonder le marché, ce pétrole restera enfoui dans le sol car, pour des raisons environnementales, le Congrès américain a voté plusieurs lois pour interdire tout forage dans ces régions.

Il suffirait que les États-Unis annoncent leur intention d’exploiter leurs gisements pour que le prix du brut chute et que l’OPEP tremble. Au lieu de cela, le gouvernement américain préfère laisser dormir ses réserves et implorer l’OPEP d’avoir la bonté d’augmenter sa production. S’acharner sur les pétrolières contribue certainement à apaiser notre colère, mais ce ne sont pas elles qui nous tiennent en otages, c’est le Congrès américain.

Et tout cela, au grand bonheur des sultans du Moyen-Orient!

* This column was also published in Le Journal de Québec.

Nathalie Elgrably is an Associate Researcher at the Montreal Economic Institute and author of the book La face cachée des politiques publiques.

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