Fiscalité

Comme les grenouilles

Connaissez-vous l’allégorie de la grenouille? Il s’agit d’une croyance selon laquelle une grenouille que l’on plongerait dans un récipient d’eau bouillante bondirait aussitôt pour s’en échapper. En revanche, une grenouille placée dans une eau fraîche que l’on porterait lentement à ébullition ne réagirait pas et finirait par mourir ébouillantée. Certes, cette métaphore n’est qu’une légende urbaine, mais elle illustre plutôt bien certains comportements humains, notamment en matière de fiscalité.

Comme chaque année à pareille date, la quasi-totalité des Québécois ont déjà envoyé leurs formulaires dûment complétés, ainsi que leurs chèques, le cas échéant. Et même si l’exercice est désagréable, nous nous y conformons tous sans riposter et sans remettre en question le système. À l’instar de la grenouille qui reste inerte en dépit de l’augmentation de la température, le contribuable reste passif face à l’alourdissement de son fardeau fiscal.

Pourtant, les taxes et impôts que nous devons payer n’ont cessé d’augmenter au fil des décennies. Selon une étude de l’Institut Fraser publiée récemment, la facture fiscale d’une famille moyenne au Canada a augmenté de 1624% depuis 1961, comparativement à 1198% pour le logement, 559% pour la nourriture, et 526% pour l’habillement. En 1961, le fardeau fiscal représentait 33,5% du revenu d’une famille moyenne. Aujourd’hui, c’est 41,7%! Autrement dit, celui qui fait du 9h à 5h travaille en fait de 9h à 12h20 uniquement pour assouvir l’appétit fiscal des multiples ordres de gouvernement.

On nous dira que cette hausse a été nécessaire, car le rôle de l’État a évolué. Jadis, il se contentait de fournir certains services. Mais depuis, il a adopté la théorie keynésienne stipulant que les dépenses gouvernementales stimulent l’économie. L’État s’est donc endetté dans l’espoir de générer croissance économique et prospérité, surtout dans le contexte de la récente crise économique. Ensuite, pour assainir les finances publiques et rétablir l’équilibre budgétaire, il pige sans aucune gêne dans les poches des travailleurs. Et quand on demande à la classe politique de réduire ses dépenses, elle fait la sourde oreille ou, au mieux, elle concocte un budget qui jette de la poudre aux yeux et qui camoufle habilement le fait qu’elle fournira un effort insignifiant, voire carrément nul. Le budget de notre ministre des Finances, Raymond Bachand, en est d’ailleurs un bel exemple.

Pourtant, nombreuses sont les études empiriques qui mettent l’accent sur l’importance de la réduction des dépenses publiques. Dans une étude publiée en octobre 2009, Alberto Alesina et Silvia Ardagna, deux professeurs de l’Université Harvard, ont étudié les effets des changements apportés à la fiscalité dans 21 pays de l’OCDE de 1970 à 2007. Ils ont constaté: (1) qu’une réduction d’impôts permet de stimuler l’économie plus efficacement qu’une augmentation des dépenses publiques; (2) que pour rétablir l’équilibre budgétaire et réduire le poids de la dette dans l’économie, il est préférable de diminuer les dépenses de l’État plutôt que d’augmenter les charges fiscales; et (3) que sabrer les dépenses publiques présente moins de risques d’occasionner un ralentissement ou une récession qu’une hausse de la facture fiscale. Les expériences récentes de la Suède, de la Finlande et de l’Irlande confirment d’ailleurs ces affirmations.

Néanmoins, plutôt que de s’inspirer de modèles à succès et de bénéficier de l’avancée des connaissances, notre ministre des Finances s’entête à reproduire de vieilles méthodes qui se sont avérées non seulement inefficaces, mais carrément néfastes. À moins d’un changement rapide de mentalité à Québec, nous terminerons comme la grenouille… asphyxiés par un fardeau fiscal toujours plus lourd.

Nathalie Elgrably-Lévy est économiste senior à l’Institut économique de Montréal.

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

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