Santé

Drôles de valeurs!

Le Conseil des Canadiens a émis récemment un appel contre la privatisation et a exhorté l’Association médicale canadienne à défendre le régime public de soins de santé.

On peut lire sur le site du Conseil des Canadiens: «Le régime d’Assurance-maladie canadien est le plus fidèle miroir des valeurs chères au coeur des citoyens et citoyennes de notre pays. C’est un système de soins de santé efficace, à la fois juste d’un point de vue moral, et supérieur d’un point de vue administratif.»

Avez-vous remarqué à quelle fréquence les «solidaires» invoquent les «valeurs»? Qu’il soit question de la santé, de l’environnement, de l’éducation ou de la crise au Moyen-Orient, ils répondent toujours par «ça fait (ou ça ne fait pas) partie de nos valeurs.» Mais se sont-ils jamais réellement enquis de ce que les Québécois valorisent? D’où tiennent-ils donc leurs informations pour prendre la liberté de parler au nom de tous?

Peut-être devraient-ils commencer par donner le détail de leur système de valeurs qui n’est, pour l’instant, qu’une abstraction galvaudée de toutes parts. S’ils font référence à la bonté, à l’altruisme et à la compassion, il s’agit là de valeurs universelles dont les «solidaires» n’ont guère le monopole, à moins qu’ils n’estiment être génétiquement différents du reste de la population.

Système de santé et équité

Le Conseil des Canadiens soutient que notre système de santé est efficace. Or, un patient doit attendre en moyenne 18 semaines entre le moment où il est référé à un spécialiste et le début de son traitement. De plus, nous sommes privés des dernières technologies médicales et nous devons nous accommoder d’appareils si vétustes et si désuets que des radiologistes avouent être incapables de garantir l’exactitude de leurs diagnostics. Dans la catégorie «médecine de brousse», notre système est effectivement efficace!

On attribue néanmoins à notre médecine soviétisée le mérite de respecter une autre «valeur québécoise», à savoir l’équité. On se réconforte dans l’idée que nous sommes tous égaux dans la maladie. Or, dans un système caractérisé par d’interminables listes d’attente, il faut être bien naïf pour s’imaginer que les biens nantis attendent patiemment leur tour et ce, au péril de leur vie. Au contraire, ils déjouent facilement le système en faisant intervenir leurs connaissances, voire au moyen de pots-de-vin, pour grimper au sommet des listes d’attente. Que cela plaise ou non, notre système est inéquitable, car il engendre une médecine pour le peuple, et une pour la nomenklatura. Est-ce là une «valeur» québécoise à perpétuer?

L’appel contre la privatisation vient du fait qu’il est jugé immoral que certains paient pour se faire soigner alors que d’autres n’en ont pas les moyens. Plutôt que de chercher des moyens d’enrichir les pauvres, certains proposent de réduire tout le monde au plus petit dénominateur commun. S’ils se souciaient réellement d’apaiser les souffrances et de réduire le nombre de décès, ils ne s’offusqueraient pas que certains monnaient leurs actifs pour se soigner.

Aide monétaire

Sauver le maximum de vies humaines, voilà une valeur noble à promouvoir! Par contre, forcer des patients à laisser leur santé se détériorer parce qu’ils sont sur les listes d’attente d’un système universellement inaccessible, ce n’est ni de la solidarité ni de la compassion, c’est criminel! C’est également l’expression de valeurs minables où la mesquinerie l’emporte sur la logique la plus élémentaire.

Quant aux moins nantis, rien n’interdirait l’existence d’hôpitaux publics ou l’octroi d’une aide monétaire directe. On entend toujours dire que les riches devraient payer, eh bien laissons-les donc payer! Non seulement financeraient-ils le système public via leurs impôts, mais ils ne l’encombreraient pas. Ça c’est de la solidarité!

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

Nathalie Elgrably est économiste à l’Institut économique de Montréal et auteure du livre La face cachée des politiques publiques.

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