Les gouvernements ne devraient pas s’improviser épiciers

S’il y a une tendance observable depuis quelques décennies, c’est bien celle d’un interventionnisme excessif et d’une volonté croissante des gouvernements de se substituer aux marchés.
Nous en avons encore un bel exemple avec la dernière idée à la mode venue du monde municipal, notamment à Toronto et à New York, et reprise au fédéral par le NPD: créer des épiceries publiques.
Certains politiciens avancent même que cela pourrait permettre aux familles canadiennes d’économiser 30 à 40 % sur leur facture d’épicerie. Rien n’est plus faux.
Il faut d’abord mettre les choses au clair: les épiceries ne font pas de marges de profits faramineuses. La norme dans l’industrie se situe entre 3 et 5 %.
Même si ces marges étaient entièrement éliminées et que l’efficacité était maintenue, les économies pour les consommateurs ne dépasseraient pas 11 à 18 dollars par personne par mois, selon les calculs de la Daily Bread Food Bank, de Toronto.
À titre de comparaison, une famille canadienne de quatre personnes dépense en moyenne 17 571 dollars par année en épicerie, soit environ 370 dollars par personne par mois, selon une étude de l’Université de Guelph. On est donc très loin des 30 à 40 pour cent d’économies promis par certains politiciens.
Pour réaliser ne serait-ce que ces maigres économies de 11 à 18 dollars, cependant, il faudrait que les épiceries gérées par l’État réussissent à atteindre une efficacité comparable à celle des épiciers privés dans la négociation des approvisionnements et la gestion des stocks. Or, cela relèverait de la pensée magique.
Gérer une épicerie n’est pas une mince tâche. Il faut coordonner des milliers de produits périssables dans des chaînes d’approvisionnement complexes, tout en négociant serré avec les fournisseurs pour éviter que les faibles marges ne se transforment en pertes.
Cela laisse peu de place à l’erreur, et les gouvernements ne sont tout simplement pas outillés pour s’en charger.
Et lorsque les choses tournent mal, un scénario loin d’être improbable, c’est le contribuable qui paie la facture. Sans compter le risque juridique: un seul incident d’insalubrité alimentaire dans un magasin municipal pourrait envoyer la ville devant les tribunaux.
C’est pourquoi le bilan de ces initiatives publiques tend à être désastreux. Selon l’économiste spécialiste de l’alimentation Sylvain Charlebois, le taux d’échec ou de restructuration des épiceries gouvernementales en Amérique du Nord dépasse probablement la barre des 50 pour cent.
Pensons au cas du Sun Fresh Market, à Kansas City. Cette épicerie gérée par l’État a coûté 29 millions de dollars en fonds publics au cours de ses sept années d’activité. Elle a finalement fermé ses portes en août dernier, après avoir connu des rayons vides, des pertes financières répétées, ainsi que des problèmes de sécurité et de salubrité.
Mauvaise cible
Le vrai problème, c’est que les épiceries publiques s’attaquent à la mauvaise cible. L’augmentation rapide des prix des aliments n’est pas causée par les profits des épiciers: elle est plutôt largement attribuable aux politiques gouvernementales.
Il suffit de penser aux barrières au commerce interprovincial, qui équivalent à un tarif interne de neuf pour cent, selon le FMI. S’ajoutent aussi les taxes imposées à plusieurs niveaux de la chaîne d’approvisionnement et les coûts de transport, qui contribuent tous deux à faire grimper le prix de chaque produit sur les tablettes.
Si l’objectif est vraiment d’alléger la facture d’épicerie des Canadiens, la solution est entre les mains des gouvernements depuis le début. Ce n’est pas en s’improvisant épiciers, mais bien en révisant l’environnement fiscal et réglementaire que les différents ordres de gouvernement pourront rendre les aliments plus abordables.
Ces réformes auraient au moins l’avantage de faire baisser les prix dans l’ensemble des épiceries, pour tous les consommateurs, et non seulement dans quelques épiceries subventionnées.
Gabriel Giguère is a Senior Policy Analyst at the MEI and a collaborator on “City-Run Grocery Stores Are Not the Solution to Canada’s Food Price Problem.” The views reflected in this opinion piece are his own.