Un faible taux d’imposition serait-il le secret pour remporter la coupe Stanley?

Point démontrant que la fiscalité influence directement la capacité des équipes canadiennes de la LNH à attirer et à retenir les meilleurs joueurs
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Ce Point a été préparé par Vincent Geloso, économiste senior à l’IEDM, en collaboration avec Gabriel Giguère, analyste senior en politiques publiques à l’IEDM. La Collection Fiscalité de l’IEDM vise à mettre en lumière les politiques fiscales des gouvernements et à analyser leurs effets sur la croissance économique et le niveau de vie des citoyens.
Au cours des six dernières saisons de la Ligue nationale de hockey (sans compter la saison 2025-2026, qui est en cours), la coupe Stanley a été remportée quatre fois par des équipes de la Floride, un État où l’impôt sur le revenu des particuliers n’existe pas. Le faible taux d’imposition aurait-il contribué à ces victoires? Ou, de manière plus générale, l’impôt sur le revenu nuirait-il à l’attractivité d’une équipe sportive professionnelle?
Économie du sport et taux d’imposition
Les athlètes professionnels de sports de compétition, tels que le hockey, le baseball, le soccer, le basketball et le football américain, sont qualifiés par les économistes de « superstars », soit des personnes qui possèdent des aptitudes et des talents uniques très recherchés(1). Leurs revenus sont si élevés que leur taux d’imposition moyen frôle le taux d’imposition marginal le plus élevé de leur lieu de résidence, ou l’atteint carrément. Deux principaux facteurs expliquent pourquoi les athlètes sont attirés vers les régions à faible taux d’imposition.
Tout d’abord, les incitations des athlètes à s’établir dans une région dont le taux d’imposition est bas sont bien plus fortes que la moyenne. Comme leur taux d’imposition avoisine ou atteint le plus haut taux d’imposition marginal, l’épargne potentielle découlant d’un point de pourcentage d’impôt de moins peut leur faire économiser gros. De plus, les athlètes atteignent généralement un pic de revenus sur une très courte période. Cette période terminée, leurs revenus tendent à chuter radicalement. Les risques de blessures étant aussi très élevés, les athlètes ont tout intérêt à maximiser l’argent après impôt qu’ils reçoivent afin de maximiser leurs revenus post-retraite.
Ensuite, les franchises aspirent à attirer les meilleurs talents, et souvent, tout ce qui les intéresse, c’est la somme nécessaire pour aller chercher les joueurs élite. Les clubs de régions moins lourdement imposées peuvent offrir la même rémunération nette que d’autres, mais à moindre coût.
Toutes choses étant égales par ailleurs, ces dynamiques agiront en synergie de sorte que les taux d’imposition auront un effet de tri : les régions à faible fiscalité attireront les meilleurs joueurs, évinçant ainsi les joueurs à plus faibles aptitudes. Une étude sur les joueurs de soccer des ligues majeures de 14 pays d’Europe (où les clubs peuvent recruter à l’étranger sans trop de restrictions) a par exemple révélé que depuis 1958, les décisions de mobilité des athlètes sont largement guidées par le taux d’imposition : une augmentation d’un pour cent des revenus après impôts a fait augmenter la capacité d’attrait de joueurs étrangers de 1,22 %(2). La même étude a aussi démontré que les équipes de pays moins imposés produisent généralement de meilleurs résultats (tel qu’indiqué par le nombre de points obtenus par l’ensemble des équipes de pays dans l’Union of European Football Associations).
D’autres études sur les joueurs de golf(3), des Ligues majeures de baseball (MLB)(4) et de la National Basketball Association (NBA) ont mené à des constats semblables. Tout comme pour les équipes de soccer(5) : il est plus facile d’attirer de grands talents lorsqu’on est moins imposé, particulièrement dans le cas d’un joueur autonome(6). Les ligues sportives ne comprennent que trop bien ce stratagème. C’est pourquoi les autorités compétentes doivent assurer un certain équilibre concurrentiel, afin d’éviter qu’une poignée d’équipes ne raflent tout parce qu’elles ont plus de ressources que les autres. Pour régler ce problème, les ligues nord-américaines, comme la LNH, la MLB, la NBA et la NFL, organisent des repêchages, des plafonds salariaux, imposent une « taxe de luxe » aux équipes plus dépensières (par exemple, celles de la MLB) et concluent des ententes de partage des revenus. Certaines de ces règles visent explicitement ou implicitement à adresser la concurrence en matière de fiscalité.
L’exemple de la LNH
Malgré ces efforts, force est de constater que les faibles taux d’imposition restent attirants pour plusieurs raisons. Par exemple, dans la LNH, le plafond salarial est établi selon la masse salariale plutôt que la paie nette, et le repêchage limite (en théorie) l’incidence de la concurrence fiscale pour des montants comparables(7).
D’après les règles fiscales applicables, les joueurs doivent payer de l’impôt sur leur revenu dans les territoires où le revenu a été gagné, que ce soit lors de matchs à domicile ou à l’extérieur ou d’entraînements. Certains États appliquent une « taxe sportive » (jock tax) selon laquelle les joueurs d’autres districts doivent payer de l’impôt lorsqu’ils jouent sur leur territoire. Aux États-Unis, la Floride, le Tennessee, l’État de Washington, le District de Columbia et le Texas n’imposent pas cette taxe(8). Toutefois, un athlète provenant d’un de ces États qui joue en Californie (dont la taxe sportive est la plus élevée, à 13,3 %) devra y payer de l’impôt, même s’il n’y réside pas. Pour les joueurs autonomes (c’est-à-dire ceux qui ont plus de 27 ans, ont cumulé 7 saisons dans la LNH ou dont le contrat est échu) et qui ne sont pas visés par le repêchage, ces différences de taux d’imposition influencent fortement la décision d’où jouer. Ainsi, les équipes dans les États à faible taux d’imposition peuvent plus facilement attirer ces joueurs, puisque le plafond de la LNH s’applique à la paie brute : elles peuvent faire des offres moins élevées tout en égalisant la paie nette des autres États. En effet, des offres qui semblent équivalentes en salaire brut sont en réalité plus élevées lorsqu’on les exprime en salaire net.
Comme on peut le voir dans le Tableau 1, même une comparaison prudente montre d’importantes différences de taux d’imposition entre les équipes : les joueurs des Panthers de la Floride, des Stars de Dallas, des Predators de Nashville et du Lightning de Tampa Bay sont avantagés, car imposés à hauteur de 31,27 % sur un salaire de 750 000 $, comparativement à 48,57 % pour un joueur des Canadiens de Montréal qui touche le même salaire brut qu’eux. Il est facile pour ces joueurs de tirer profit de la situation.

Fait intéressant, même pour les joueurs repêchés, le taux d’imposition influence la performance de l’équipe. Lors du repêchage de la LNH, les équipes sélectionnent les joueurs un par un sur plusieurs tours, celles qui ont le moins bien joué lors de la dernière saison passant en premier. Lorsqu’une équipe choisit un joueur, elle obtient les droits exclusifs de la LNH pour négocier avec lui pendant une période définie. Ainsi, un joueur ne peut pas « choisir » une équipe en fonction des taux d’imposition dans une province ou un district. Par ailleurs, les contrats d’entrée sont assez uniformes. Ces caractéristiques pourraient amener à penser, à tort, que l’impôt sur le revenu n’influence que les joueurs autonomes. Cependant, les propriétaires d’équipes de hockey tiennent compte de l’avantage fiscal lors de l’évaluation des joueurs. Ils savent que les joueurs préfèrent les districts à faible taux d’imposition et qu’ils sont plus susceptibles, une fois recrutés, de renouveler leur contrat pour rester dans l’équipe. En d’autres termes, la concurrence fiscale en aval augmente la rentabilité attendue du développement de ces talents et facilite leur fidélisation à l’équipe. C’est pourquoi, malgré le processus de repêchage, les équipes des états et provinces à faible taux d’imposition conservent un léger avantage.
Les données confirment cette hypothèse. Une étude portant sur les pourcentages de victoires entre 1980 et 2017 a révélé une corrélation négative entre l’impôt sur le revenu net et la capacité des équipes à gagner. Selon cette étude, les taux d’imposition influencent fortement les pourcentages de victoire, en raison des joueurs autonomes : en effet, une augmentation d’un point de pourcentage du taux d’imposition réduit le taux de victoire de 0,65 à 0,83 point de pourcentage(9). Dans la LNH, cet effet est frappant : on dénote une réduction du taux de victoire de 1,55 à 1,57 par point de pourcentage du taux d’imposition(10).
Conclusion et conséquences générales
Il faut se garder de réduire les performances d’une équipe uniquement aux simples taux d’imposition, mais il est nécessaire de comprendre que ceux-ci ont un effet. Les athlètes investissent des ressources importantes pour améliorer leurs performances, et ce, pendant des années, bien avant même d’intégrer les équipes professionnelles des ligues majeures. Ces efforts sont en partie motivés par les gains potentiels(11). Il nous est donc impossible d’ignorer le rôle des politiques fiscales dans l’acquisition et la fidélisation des talents.
En fait, tout ce qui a été mentionné ici concerne également les autres professionnels de haut niveau : chercheurs, médecins, peintres, professeurs, acteurs, inventeurs, musiciens, gestionnaires, etc.(12) Ce qui s’applique aux athlètes s’applique aussi à ces domaines.
Références
- Sherwin Rosen, « The Economics of Superstars », American Economic Review, vol. 71, no 5, décembre 1981, p. 845-858; Steven N. Kaplan et Joshua Rauh, « It’s the Market: The Broad-Based Rise in the Return to Top Talent », Journal of Economic Perspectives, vol. 27, no 3, été 2013, p. 35-56.
- Henrik J. Kleven, Camille Landais et Emmanuel Saez, « Taxation and International Migration of Superstars: Evidence from the European Football Market », American Economic Review, vol. 103, no 5, 2013, p. 1892-1924.
- Grant Driessen et Steven M. Sheffrin, « Agglomeration, Tax Differentials, and the Mobility of Professional Athletes », Public Finance Review, vol. 45, no 2, mars 2017, p. 283-302.
- James Alm, William H. Kaempfer et Edward B. Sennoga, « Baseball Salaries and Income Taxes: The ‘Home Field Advantage’ of Income Taxes on Free Agent Salaries », Tulane University Department of Economics Working Papers, juillet 2012, p. 12-15.
- Anna Bykova et Dennis Coates, « Professional Team Sporting Success: Do Economic and Personal Freedom Provide Competitive Advantages? », Economics of Governance, vol. 23, no 3, septembre 2022, p. 323-358.
- Nolan Kopkin, « Tax Avoidance: How Income Tax Rates Affect the Labor Migration Decisions of NBA Free Agents », Journal of Sports Economics, vol. 13, no 6, décembre 2012, p. 571-602; Michael Conklin et Jordan Daniel, « Taxes and Athletic Performance: Why NBA Players Perform Better in Low- Tax States », Houston Business and Tax Law Journal, vol. 24, no 2, printemps 2024, p. 185-214.
- CapWages, « NHL Salary Cap Explained (2024-2025) », dans Articles, mis à jour en mai 2025. (Consulté le 25 mai 2026).
- Allyn International, « Jock Tax », dans News & Publications. (Consulté le 25 mai 2026).
- Erik Hembre, « State Income Taxes and Team Performance », International Tax and Public Finance, vol. 29, juillet 2021, p. 713.
- Ibid, p. 715.
- Vadim Kufenko et Vincent Geloso, « Who Are the Champions? Inequality, Economic Freedom and the Olympics », Journal of Institutional Economics, vol. 17, no 3, juin 2021, p. 411-427; Franklin G. Mixon Jr. et Richard J. Cebula, « Property Rights Freedom and Innovation: Eponymous Skills in Women’s Gymnastics », Journal of Sports Economics, vol. 23, no 4, juin 2022, p. 407-430; Sindre C. Syvertsen, « Income Inequality, Sport Cost, and Olympic Performance », Working Paper, 2026; Anna Bykova et Dennis Coates, « Professional Team Sporting Success: Do Economic and Personal Freedom Provide Competitive Advantages? », Economics of Governance, vol. 23, no 3, octobre 2022, p. 323-358; Craig A. Depken et Tomislav Globan, « Women’s International Football Success and Women’s Economic Freedom », Contemporary Economic Policy, vol. 43, no 4, octobre 2025, p. 714-730; Dariya Grechyna et Valeriy Grechyn, « Economic Inequality and Convergence Through the Lens of Two Sports », Journal of Sports Economics, vol. 26, no 8, décembre 2025, p. 994-1017.
- David R. Agrawal et Kenneth Tester, « State Taxation of Nonresident Income and the Location of Work », American Economic Journal: Economic Policy, vol. 16, no 1, février 2024, p. 447-481; Charles I. Jones, « Taxing Top Incomes in a World of Ideas », NBER Working Paper, no 25725, avril 2019; Ufuk Akcigit, Salome Baslandze et Stefanie Stantcheva, « Taxation and the International Mobility of Inventors », American Economic Review, vol. 106, no 10, octobre 2016, p. 2930-2981.


