Trop de Canadiens quittent l’urgence avant d’être soignés

Note économique examinant le nombre de personnes qui quittent les salles d’urgences avant d’être soignées dans chaque province canadienne et le besoin d’agir en amont sur les problèmes d’accès aux soins pour désengorger les urgences
En lien avec cette publication
Cette Note économique a été préparée par Emmanuelle B. Faubert, économiste à l’IEDM. La Collection Santé de l’IEDM vise à examiner dans quelle mesure la liberté de choix et l’entrepreneuriat permettent d’améliorer la qualité et l’efficacité des services de santé pour tous les patients.
Les temps d’attente sont reconnus pour être longs au Canada, qu’il s’agisse d’accéder à un médecin de famille, de consulter un spécialiste ou d’obtenir des soins d’urgence. Lorsque les Canadiens se présentent à l’urgence, c’est souvent parce qu’aucune autre option ne s’offre à eux. Malgré tout, des centaines de milliers de Canadiens quittent les urgences chaque année avant d’être soignés.
Ce phénomène est l’un des symptômes les plus préoccupants du manque d’accès aux soins au Canada. Des données canadiennes sur cette réalité sont présentées et analysées pour la première fois dans cette publication.
Combien de Canadiens quittent avant d’être soignés?
Afin de brosser un portrait de la situation au Canada, nous avons recueilli des données sur le nombre de personnes qui quittent la salle d’urgence avant d’être soignées dans les différentes provinces canadiennes. Plus précisément, nous avons étudié la proportion de patients qui quittent l’urgence avant d’avoir été traités, comparativement au nombre total de visites. Ce ratio est un indicateur pertinent de l’accès aux soins d’urgence : moins le système de santé est en mesure de répondre aux besoins de la population en matière de soins, plus ce ratio sera élevé.
Des demandes d’accès à l’information ont ainsi été envoyées aux autorités sanitaires provinciales et régionales des dix provinces. En date de publication, les données analysées couvrent toutes des provinces, à l’exception du réseau francophone du Nouveau-Brunswick, qui a été omis pour des raisons liées à la qualité des données. Elles couvrent néanmoins la quasi-totalité de la population canadienne(1).
Lorsque les Canadiens se présentent à l’urgence, c’est souvent parce qu’aucune autre option ne s’offre à eux. Malgré tout, des centaines de milliers quittent chaque année avant d’être soignés.
Selon les données recueillies, sur 16 297 628 visites aux urgences en 2024, 1 267 736 patients sont repartis avant d’avoir été soignés, soit 7,78 %, ou environ une visite sur treize(2). Toutefois, la situation diffère considérablement d’une province à l’autre. L’Ontario affiche la plus faible proportion de patients quittant l’urgence sans avoir été soignés, avec un taux de 4,9 %. À l’inverse, l’Île-du-Prince-Édouard présente la proportion la plus élevée, à 14,2 % (voir le Tableau 1). Le Québec, deuxième province la plus peuplée au pays, est la seule des quatre grandes provinces à afficher un ratio de départ avant prise en charge qui est supérieur à 10 %.

La situation s’est aussi considérablement détériorée en cinq ans dans l’ensemble du pays (voir la Figure 1). Dans certains cas, le ratio a presque doublé. En Alberta, par exemple, il a augmenté de 77 %. À Terre-Neuve-et-Labrador, l’augmentation a été de 94 %. Au Manitoba, on parle d’une hausse de 88 %. Même en Ontario, avec le ratio le plus faible en 2024, la situation s’est tout de même détériorée de 31 % entre 2019 et 2024.

Répartition des patients ayant quitté par niveau de priorité
Les hôpitaux canadiens trient les patients se présentant à l’urgence selon leur niveau de priorité en utilisant l’Échelle canadienne de triage et de gravité (ÉTG), un système de classification standardisé(3) (voir le Tableau 2).

L’analyse de cette répartition parmi les patients ayant quitté l’urgence sans être soignés est un deuxième indicateur utile pour mieux comprendre la situation dans les urgences du pays. En 2024, un patient sur deux ayant quitté l’urgence avant d’avoir été traité était classé comme un cas moins urgent ou non urgent(4) (voir la Figure 2). Ce résultat n’a rien de surprenant dans la mesure où, en raison de la faible gravité relative de leur état, ces patients ne sont pas priorisés par les professionnels de la santé. Ainsi, ils doivent attendre plus longtemps que ceux présentant des cas plus urgents.

Cette tendance, observée au Manitoba, au Québec, au Nouveau-Brunswick, à l’Île-du-Prince-Édouard, et à Terre-Neuve-et-Labrador, témoigne d’un manque d’accès aux soins de première ligne et aux soins pour urgences mineures. Bien que ces patients n’aient pas les besoins médicaux les plus pressants, ils ont tout de même besoin de soins, sans lesquels leur état risque d’empirer. Parmi les cas typiques, on peut penser à une personne se présentant avec une coupure au saignement contrôlé nécessitant des points de suture (niveau 4) ou un patient venu pour un changement de pansement ou un renouvellement de prescription (niveau 5) qui quitte sans avoir été pris en charge.
Cependant, en Ontario, en Alberta et en Nouvelle-Écosse(5), contrairement aux autres provinces, environ un patient sur deux ayant quitté l’urgence avant d’être soigné était classé niveau trois (51,4 %, 48,5 % et 45,9% respectivement). Ces trois provinces affichent également les proportions les plus élevées de patients ayant quitté prématurément et classés niveau deux (13,4 % en Ontario, 13,5 % en Alberta et 11% en Nouvelle-Écosse).
Bien que certains cas soient plus graves que d’autres, chaque patient qui quitte prématurément est un Canadien qui avait besoin de soins et que le système de santé n’a pas su prendre en charge.
Ce constat témoigne d’un autre problème sous-jacent. En effet, des patients classés niveau trois, malgré un réel risque de détérioration, sont renvoyés dans la salle d’attente en raison du débordement des services d’urgence(6). Des études ont montré que le surpeuplement d’une salle d’urgence, et donc le ralentissement de la prise en charge, est l’un des facteurs de risque les plus importants d’un départ prématuré des urgences(7).
Bien que certains cas soient plus graves que d’autres, chaque patient qui quitte prématurément est un Canadien qui avait besoin de soins et que le système de santé n’a pas su prendre en charge. Or, ces départs peuvent être lourds de conséquences.
Les conséquences des départs prématurés
Les patients qui quittent sans avoir été évalués ou pris en charge peuvent sous-estimer la gravité réelle de leur situation, risquant ainsi une dégradation de leur état de santé. Des études ont montré que ces patients sont plus susceptibles de revenir à l’hôpital dans les jours ou les semaines qui suivent, comparativement à ceux qui partent après avoir reçu les soins et obtenu leur congé(8). Ce départ précipité peut augmenter les risques de complications, voire de décès(9).
Lors d’une étude observationnelle menée aux États-Unis en 2019-2020, 55,4 % des patients ayant quitté la salle d’urgence avant d’être soignés ont consulté un professionnel de la santé dans les trois semaines suivant leur visite initiale, et la majorité de ces consultations (73,2 %) étaient liées à leur problème de santé initial(10).
Quitter l’urgence avant d’avoir été traité et y revenir quelques jours plus tard a non seulement des conséquences directes sur ces patients, mais aussi sur le système de santé dans son ensemble.
Quitter l’urgence avant d’avoir été traité et y revenir quelques jours plus tard, alors que leur situation s’est détériorée, a non seulement des conséquences directes sur ces patients, mais aussi sur le système de santé dans son ensemble. En effet, cela entraîne des coûts plus élevés en raison d’une utilisation inefficace des ressources. Il est donc impératif d’améliorer les soins prodigués dans les urgences à travers le Canada afin d’éviter que des patients partent avant d’être soignés.
Améliorer l’accès aux soins en amont
Un recours accru aux trois ressources suivantes réduirait le nombre de patients se présentant aux urgences pour un problème de santé mineur, contribuant ainsi à accélérer la prise en charge des cas véritablement urgents :
- Le modèle des cliniques d’infirmières praticiennes peut prêter main forte à la médecine de première ligne et a fait ses preuves au Québec (où plusieurs nouvelles cliniques sont prévues d’ici à 2028(11)) et en Ontario(12). D’autres provinces, telles que la Colombie-Britannique, l’Alberta, la Saskatchewan et la Nouvelle-Écosse, sont à divers stades de planification, de projets pilotes ou de déploiements de telles cliniques(13). Ces établissements peuvent prodiguer une variété de soins, poser des diagnostics, ordonner des tests et, dans certains cas, prescrire des médicaments(14). Leurs services s’adressent à des patients qui se seraient autrement présentés aux urgences : leur existence permet ainsi d’en alléger la pression.
- D’autres professionnels de la santé peuvent aussi faciliter l’accès aux soins de première ligne, notamment les pharmaciens. L’Alberta a mené le bal en ouvrant la première clinique de pharmaciens du pays en 2022, tout en leur conférant le champ d’exercice le plus vaste du pays(15). Depuis, d’autres provinces ont commencé à s’intéresser à ce modèle, entre autres en élargissant le champ d’exercice de leurs pharmaciens(16).
- Pour ce qui est des problèmes d’urgences mineures, les centres médicaux de soins immédiats, inspirés de l’exemple français, pourraient contribuer à réduire le nombre de cas moins urgents pris en charge par les urgences hospitalières(17). Ces cliniques, spécialisées en « bobologie », ont développé une expertise dans le traitement des urgences mineures non vitales. Elles sont souvent équipées de plateaux techniques et de centres de prélèvements, ce qui leur permet non seulement de désengorger les urgences, mais aussi d’appuyer le système hospitalier de façon plus large.
Bien que des cliniques d’urgences mineures existent dans plusieurs provinces canadiennes, leur structure actuelle comporte des limites importantes. En effet, comme ces cliniques sont généralement gérées par le réseau public, elles sont soumises aux mêmes lourdeurs administratives que le reste du système. À l’inverse, les centres médicaux de soins immédiats français se distinguent par leur gestion indépendante. Cette indépendance leur permet non seulement d’échapper au carcan administratif du système public, mais aussi d’innover sans attendre la permission de toute la hiérarchie administrative.
Si l’on veut réduire le nombre de personnes qui quittent l’urgence avant d’être soignées, il faut agir en amont sur les problèmes d’accès aux soins.
Conclusion
Si l’on veut réduire le nombre de personnes qui quittent l’urgence avant d’être soignées, il faut agir en amont sur les problèmes d’accès aux soins, afin de limiter le recours aux urgences pour des problèmes de santé pouvant être traités ailleurs. Multiplier les options de rechange aux salles d’urgence permettrait d’atténuer la pression exercée sur le système hospitalier, et donc de réduire les temps d’attente. Une telle approche permettrait également de réduire le risque que des patients quittent l’urgence avant d’être soignés, ce qui peut aggraver leur état de santé et nécessiter par la suite la mobilisation d’encore plus de ressources des systèmes de santé canadiens.
Références
- Si l’on tient compte uniquement de la population des provinces pour lesquelles nous disposons des données complètes (toutes les provinces sauf la Saskatchewan et le Nouveau-Brunswick), celles-ci représentent 94,6 % de la population du pays. Calculs de l’auteure. Statistique Canada, Tableau 17-10-0009-01 : Estimations de la population, trimestrielles, 18 juin 2025.
- Ce calcul exclut la Saskatchewan, les données pour 2024 n’étant pas disponibles. Les données pour le Nouveau-Brunswick sont incomplètes, ce qui signifie que le nombre total de patients ayant quitté l’urgence avant d’être soignés est plus élevé dans cette province, tout comme le nombre total de visites. Calculs de l’auteure. Demandes d’accès à l’information auprès des autorités sanitaires provinciales ou régionales.
- Association canadienne des médecins d’urgence, Échelle canadienne de triage et de gravité – Programme d’éducation combiné : adultes/pédiatres – Manuel du participant, 2011, p. 17-19.
- Les patients P4 et P5 représentent 49,5 % de l’ensemble des cas dans les provinces et régions où les données de répartition étaient disponibles. Calculs de l’auteure.
- Il est important de noter que les données fournies par l’Alberta incluent non seulement les patients ayant quitté l’urgence avant la prise en charge médicale, mais aussi ceux ayant été initialement pris en charge, puis ayant quitté avant la fin du traitement contre l’avis du médecin, ce qui pourrait contribuer à la proportion relativement plus élevée de patients classés niveaux un, deux ou trois comparativement aux autres provinces.
- Association canadienne des médecins d’urgence, op. cit., note 3, p. 18.
- Francesca Mataloni et al., « Patients who leave Emergency Department without being seen or during treatment in the Lazio Region (Central Italy): Determinants and short term outcomes », PLoS ONE, vol. 13, no 12, décembre 2018, p. 2.
- Ibid., p. 11.
- Candace D. McNaughton et al., « Turbulence in the system: Higher rates of left-without-being-seen emergency department visits and associations with increased risks of adverse patient outcomes since 2020 », Journal of the American College of Emergency Physicians Open, vol. 5, no 6, décembre 2024, p. 7.
- Nathan Roby et al., « Characteristics and retention of emergency department patients who left without being seen (LWBS) », Internal and Emergency Medicine, juin 2021, p. 3.
- Gouvernement du Québec, Santé, Système et services de santé, Organisation des services, Infirmières praticiennes spécialisées, Clinique publique d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS), 15 avril 2024.
- Alliance pour des communautés en santé, Cliniques dirigées par du personnel infirmier praticien, consultée le 22 juillet 2025.
- CKOM News, « Saskatchewan to expand role of nurse practitioners with new health clinics », 12 mars 2024; Damien Contandriopoulos et al., « Pre–post analysis of the impact of British Columbia nurse practitioner primary care clinics on patient health and care experience », BMJ Open, vol. 13, no 10, octobre 2018; Excellence en santé Canada, Notre action, Tous les programmes, Consolider les soins primaires, Pratiques prometteuses pour consolider les soins primaires dans les communautés nordiques, rurales et éloignées, consultée le 22 juillet 2025; Government of Alberta, All services, Health, Supports and resources, Health professional and delivery resources, Nurse Practitioner Primary Care Program, consultée le 22 juillet 2025.
- Youri Chassin et Alexandre Moreau, « Cliniques de superinfirmières : une solution flexible pour un meilleur accès aux soins de santé », Note économique, IEDM, avril 2016, p. 2.
- Krystle Wittevrongel, « Des cliniques dirigées par des pharmaciens pour améliorer l’accès aux soins de première ligne: l’Alberta montre la voie », Point, IEDM, mai 2024, p. 2.
- Ordre des pharmaciens du Québec, « Un élargissement du rôle des pharmacien(ne)s au bénéfice du public », communiqué de presse, 4 juin 2024; British Columbia Pharmacy Association, « B.C. government reviewing clinic model for community pharmacies », communiqué de presse, 4 août 2024 (6 août 2024).
- Emmanuelle B. Faubert et al., « Les Canadiens attendent trop longtemps aux urgences », Note économique, IEDM, juin 2025.


