Plus que jamais, nous avons besoin de pipelines

La récente intervention américaine au Venezuela a beau s’être déroulée bien loin de nos frontières, elle met néanmoins en lumière certains risques notables pour l’économie canadienne.
Plus particulièrement, elle rappelle l’importance d’autoriser la construction de nouveaux pipelines d’exportation vers les côtes canadiennes, afin de contribuer à diversifier nos marchés.
C’est parce que le Canada et le Venezuela sont tous deux producteurs de ce que l’on qualifie de pétrole lourd, soit un pétrole plus dense, à la texture moins fluide, et qui nécessite des installations de raffinage plus spécialisées.
En Amérique du Nord, ces installations se trouvent principalement dans le Midwest américain et sur les côtes du golfe du Mexique.
Sans surprise, la majorité des pipelines canadiens servent à exporter le pétrole brut vers ces destinations, puisqu’il s’agit du marché le plus proche.
Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’en 2025, plus de 92 % de nos exportations de pétrole ont pris le chemin des États-Unis, ce qui représente une contribution annuelle de 140,8 milliards de dollars à l’économie canadienne.
Jusqu’à présent, le Venezuela n’était pas un concurrent sur ces marchés, en raison de l’embargo américain imposé depuis 2019 sur les produits pétroliers de ce pays.
Or, avec le retrait (forcé) de Nicolás Maduro du pouvoir au Venezuela et les déclarations du président américain, Donald Trump, évoquant une prise de contrôle américaine des ressources pétrolières du pays, il devient concevable que le Venezuela redevienne un concurrent direct et que les entreprises canadiennes perdent des parts de marché.
La bonne nouvelle, c’est qu’il ne s’agit pas d’un changement immédiat. Les installations pétrolières vénézuéliennes ont souffert de plusieurs décennies de négligence sous les régimes Chávez et Maduro, ce qui a contribué à la chute de leurs capacités de production. Remettre ces installations à niveau pourrait prendre plusieurs années.
La mauvaise nouvelle, cependant, c’est que le Canada aura également besoin de plusieurs années pour bâtir les infrastructures nécessaires à la diversification des marchés de ses produits énergétiques.
La récente intervention américaine au Venezuela a beau s’être déroulée bien loin de nos frontières, elle met néanmoins en lumière certains risques notables pour l’économie canadienne.
À l’heure actuelle, nous n’avons qu’un seul système d’oléoduc d’exportation menant à un port canadien – le fameux système de Trans Mountain. Tous les autres acheminent le pétrole exclusivement vers des installations américaines.
Et bien que le Canada dispose tout de même d’une capacité de transport par rail, celle-ci demeure marginale par rapport à la quantité de pétrole transitant par pipeline.
Pourtant, plusieurs projets ont été mis de l’avant par le passé dans le but de réduire notre dépendance au marché américain.
Northern Gateway, par exemple, proposait d’acheminer du pétrole brut vers le port de Kitimat, en Colombie-Britannique, ce qui aurait permis d’accroître notre accès aux marchés asiatiques.
Énergie Est proposait de faire de même pour le marché européen, en acheminant ces produits vers l’est du pays. L’an dernier, l’IEDM estimait que ce projet aurait permis de protéger plus du quart des produits pétroliers actuellement exportés aux États-Unis contre de tels soubresauts commerciaux, grâce à un meilleur accès aux marchés mondiaux.
Malheureusement, la politique a eu raison de ces projets. Les embûches réglementaires se sont multipliées et les délais d’évaluation se sont allongés. Résultat, la construction de ces oléoducs est devenue trop coûteuse et leur rentabilité incertaine.
Nous nous retrouvons donc aujourd’hui dans une situation de précarité dans laquelle la principale marchandise que nous exportons – et les centaines de milliers d’emplois qui en dépendent – se trouve menacée par les conséquences de cette récente intervention américaine.
S’il n’est pas trop tard pour éviter le pire, il n’en reste pas moins que le temps presse. Construire un nouveau pipeline ne se fait pas en un jour. Il faut identifier le tracé, trouver les investisseurs et obtenir une panoplie de permis et d’autorisations provinciales et fédérales avant même la première pelletée de terre.
Il s’agit d’un processus qui prend des années, avant même l’étape cruciale de la construction.
Voilà autant de raisons d’agir dès maintenant et de cesser de mettre des bâtons dans les roues de ces projets, car c’est notre prospérité qui est en jeu.
Gabriel Giguère est analyste senior en politiques publiques à l’IEDM. Il signe ce texte à titre personnel.