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Les obstacles à la mobilité sociale au Canada

Note économique proposant un classement provincial des obstacles à la mobilité sociale afin d’aider les décideurs politiques à orienter les mesures susceptibles de favoriser cette mobilité

Annexe technique et méthodologique

En lien avec cette publication

Des règles de zonage excluent les moins nantis en quête d’une vie meilleure (Noovo Info, 2 octobre 2025)

Provincial regulations making it harder for Canadians to move up economic ladder, says new study (iPolitics, 2 octobre 2025)

Alberta tops in Canada for ‘social mobility,’ Quebec dead last, finds study (National Post, 2 octobre 2025)

Quebec zoning rules exclude less fortunate in search of better life: MEI (CityNews Montreal, 2 octobre 2025)

Many young Canadians will never earn more than their parents due to social mobility barriers: Report (The Hub, 11 octobre 2025)

L’ascenseur social québécois est en panne (Les Affaires, 14 octobre 2025)

Entrevue avec Renaud Brossard (L’Estrie aujourd’hui, 107,7FM, 2 octobre 2025)

Entrevue avec Vincent Geloso (Le café show, ICI Radio-Canada, 3 octobre 2025)

Entrevue avec Renaud Brossard (Y a pas deux matins pareils, ICI Radio-Canada, 8 octobre 2025)

Présentation par Renaud Brossard et Justin T. Callais (Headline Politics, CPAC, 2 octobre 2025)

 

Cette Note économique a été préparée par Justin T. Callais, économiste en chef à l’Archbridge Institute, Vincent Geloso, professeur adjoint d’économie à l’Université George Mason et économiste senior à l’IEDM, et Gabriel Giguère, analyste senior en politiques publiques à l’IEDM. La Collection Fiscalité de l’IEDM vise à mettre en lumière les politiques fiscales des gouvernements et à analyser leurs effets sur la croissance économique et le niveau de vie des citoyens.

Dans les démocraties libérales, la mobilité sociale – à savoir, la possibilité de gagner davantage que ses parents et de gravir l’échelle socio-économique – est une préoccupation pour l’ensemble du spectre politique, toutes tendances confondues. L’idée que la position socio-économique d’une personne ne devrait pas être prédéterminée par la naissance ne suscite guère d’opposition. Cependant, les débats surgissent lorsqu’il s’agit de mesurer la mobilité sociale et de déterminer quelles politiques la favorisent.

La présente Note économique propose un classement provincial des obstacles à la mobilité sociale afin d’aider les décideurs politiques à orienter les mesures susceptibles de favoriser cette mobilité. Une annexe technique plus détaillée, comprenant une revue de la littérature, est disponible sur le site Web de l’IEDM.

Principaux obstacles à la mobilité sociale

Obstacles naturels
Sans trop simplifier, le discours sur la mobilité sociale peut s’articuler autour de l’idée de l’héritabilité des inégalités. D’une part, les personnes riches aujourd’hui héritent d’un avantage clé qui leur ouvre l’accès à un plus grand nombre de possibilités socio-économiques. Cette dynamique implique la transmission potentielle des inégalités d’une génération à l’autre – une véritable « reproduction structurelle » des inégalités(1). La dimension « structurelle » renvoie ici à des facteurs sociaux plus « naturels », dans la mesure où il s’agit d’obstacles à la mobilité sur lesquels les décideurs publics n’exercent qu’une influence indirecte, souvent involontaire. On peut penser par exemple aux différences dans les investissements parentaux – les choix que font les parents pour améliorer les compétences, l’éducation et l’expérience de leurs enfants – ou encore à la stabilité de la vie familiale.

Obstacles artificiels
D’autre part, et surtout du point de vue des politiques publiques, il existe des obstacles « artificiels » à la mobilité qui découlent des mesures gouvernementales sur lesquelles les décideurs exercent un contrôle direct(2). Il s’agit notamment des lois et des politiques qui réduisent les incitations au travail, à l’épargne et à la formation pour acquérir de nouvelles compétences. Ces obstacles sont le produit de l’intervention de l’État dans l’économie. Ils augmentent le coût des investissements dans les enfants – parfois de façon régressive –, diminuent le rendement de ces investissements – là encore, parfois de manière régressive – et réduisent les revenus à l’âge adulte.

Par exemple, des marchés du crédit fortement réglementés limitent la capacité à mobiliser des fonds pour investir dans les enfants (notamment pour des études postsecondaires). Les plus nantis sont ainsi avantagés, puisqu’ils peuvent puiser dans leurs propres économies pour réaliser ces investissements. Un autre exemple est celui des certifications professionnelles, qui restreignent l’accès à certaines professions en imposant des formations coûteuses, de longs programmes d’apprentissage, un nombre minimum d’heures avant l’exercice et des frais d’inscription. En limitant l’offre, ces mesures augmentent les revenus des travailleurs déjà en place tout en réduisant le rendement attendu pour les nouveaux venus, surtout ceux situés au bas de l’échelle. Enfin, la réglementation du marché du travail, qui décourage l’embauche, et les taux marginaux d’imposition élevés, qui diminuent le rendement après impôt des études, dissuadent également l’acquisition de compétences(3).

Ces obstacles sont le produit de l’intervention de l’État. Ils augmentent le coût des investissements dans les enfants et réduisent les revenus à l’âge adulte.

Parfois, les obstacles découlent de conséquences imprévues d’autres réglementations. Celles-ci peuvent, par exemple, accroître le prix de biens et services essentiels comme les services de garde d’enfants, le logement, le transport et l’alimentation. Cela a un impact disproportionné sur les budgets des ménages les plus pauvres, réduisant ainsi les ressources dont ils disposent pour investir dans le capital humain(4).

Il existe une abondante littérature qui établit un lien entre la liberté économique – c’est-à-dire la mesure dans laquelle le gouvernement adopte des politiques favorables au marché – et une plus grande mobilité du revenu(5). La liberté économique a également un effet indirect sur cette mobilité : elle alimente une croissance économique plus rapide, favorise des revenus plus élevés et encourage l’innovation, ce qui crée de nouvelles possibilités de mobilité ascendante.

Cela passe en grande partie par la spécialisation : des marchés ouverts et concurrentiels permettent aux individus et aux entreprises de se concentrer sur ce qu’ils font le mieux, et cette spécialisation renforce le dynamisme économique et multiplie les possibilités d’ascension sociale. Les variables du dynamisme économique servent donc de variables de substitution pour la « création de nouvelles possibilités » (en éliminant certains obstacles existants, qu’ils soient artificiels ou réels)(6).

Cependant, l’obstacle artificiel le plus évident est lié à la scolarisation. Les politiques éducatives peuvent créer des obstacles lorsque la mission gouvernementale d’offrir une éducation universelle s’accompagne de disparités marquées en matière de qualité, surtout lorsque celles-ci sont corrélées à la répartition actuelle des revenus. Par exemple, le système d’affectation des écoles publiques confine les familles pauvres à des écoles peu performantes et de moindre qualité. Comme ces familles peuvent très difficilement échapper à une école de piètre qualité, de telles politiques renforcent les obstacles existants.

Des marchés ouverts et concurrentiels permettent aux individus et aux entreprises de se concentrer sur ce qu’ils font le mieux, et cette spécialisation multiplie les possibilités d’ascension sociale.

Il est également important de noter que ces obstacles affectent différemment les individus selon les étapes de leur vie. Par exemple, les obstacles artificiels nuisent à la mobilité en limitant la capacité d’une personne à obtenir un emploi bien rémunéré. Cependant, ils réduisent aussi les ressources dont disposent les parents pour investir dans leurs enfants. Parfois, les effets se manifestent uniquement pendant l’enfance.

Ainsi, la pauvreté infantile – accompagnée d’investissements parentaux limités – façonne très tôt la trajectoire de la mobilité ascendante. Son impact est précoce, déterminant qui réussira à progresser dès l’enfance. Le Tableau 1 présente des exemples d’indicateurs socio-économiques, classés par type et selon le moment où ils ont une incidence.

L’indice et ses résultats

Les variables présentées dans le Tableau 1 se prêtent à nos objectifs, puisque c’est à partir d’elles que nous établissons un classement provincial des obstacles à la mobilité. Pour ce faire, nous avons utilisé des indices standardisés (expliqués en annexe). En résumé, l’approche consiste à choisir différentes variables et à fixer un minimum et un maximum pour chacune d’elles.

Si une province atteint le maximum pour une variable donnée, elle obtient un score de 100 pour cette variable. Si elle atteint le minimum ou un niveau inférieur, elle obtient un score de zéro. Tout ce qui se situe entre le minimum et le maximum est mesuré linéairement entre 0 et 100. (Si, pour une variable donnée, « moins c’est mieux », comme pour la pauvreté infantile, c’est le minimum qui obtient le score de 100(7).) Puisque tous les scores des différentes variables ont été normalisés sur la même échelle de 0 à 100, il est possible d’en faire la moyenne pour obtenir un score total, à partir duquel nous classons les provinces, les scores les plus élevés correspondant à des environnements plus favorables à la mobilité sociale.

Les variables retenues pour les obstacles artificiels sont : la certification professionnelle, la réglementation des entreprises, le rapport entre le salaire minimum et les salaires du marché, les délais d’approbation dans le secteur de la construction, la réglementation de l’utilisation des sols, les taux d’imposition (pour plusieurs types d’impôts) et le degré de protection des droits de propriété. Pour les obstacles artificiels affectant le dynamisme (c’est-à-dire la création de nouvelles possibilités de mobilité sociale), nous avons retenu : les créations d’entreprises, la croissance des entreprises, l’activité de construction, la participation au marché du travail, les migrations interprovinciales et les taux d’incarcération.

L’Alberta offre les conditions les plus favorables à la mobilité du revenu, tandis que le Québec présente les conditions les moins favorables.

Pour les obstacles naturels, nous avons retenu : la proportion de familles à revenu unique, les enfants nés de parents seuls, la concurrence entre les établissements scolaires, la qualité des écoles, l’engagement parental, les taux de pauvreté, l’inégalité des revenus, la part du revenu consacrée aux dons de charité, la proportion de contribuables qui font des dons de charité et le nombre moyen d’heures de bénévolat (ces trois derniers indicateurs étant liés aux relations sociales).

Nous avons calculé un score global, puis l’avons ventilé en obstacles « naturels » et « artificiels ». Toutefois, lors du calcul du score global, nous avons ajouté un paramètre important. Les indices fondés sur une moyenne d’indicateurs risquent de masquer des déséquilibres, dans la mesure où des scores élevés pour certains indicateurs peuvent compenser des lacunes importantes, comme une pauvreté infantile persistante. Puisque de nombreux déterminants de la mobilité sociale – éducation, revenus, stabilité familiale, capital social et institutions – se renforcent mutuellement, les déséquilibres comptent. Des environnements équilibrés réduisent le risque qu’un seul maillon faible compromette les progrès réalisés(8). Nous avons donc introduit une pénalité (expliquée en annexe) qui touche davantage les provinces présentant un déséquilibre marqué entre les obstacles à la mobilité sociale.

La Figure 1 illustre nos résultats. En annexe, nous montrons que l’indice est fortement corrélé aux indicateurs de mobilité sociale (c’est-à-dire aux résultats eux-mêmes). Ainsi, notre indice des déterminants de la mobilité sociale reflète les schémas effectivement observés. Pour l’indice global, l’Alberta offre les conditions les plus favorables à la mobilité du revenu, c’est-à-dire le moins d’obstacles globaux, tandis que le Québec présente les conditions les moins favorables. Le classement est similaire pour les obstacles artificiels.

En revanche, on observe des différences notables pour les obstacles naturels. Par exemple, certaines provinces atlantiques, comme la Nouvelle-Écosse, affichent des obstacles artificiels relativement faibles (soit des scores élevés dans l’indice), mais des obstacles naturels importants (scores faibles dans l’indice). L’Ontario constitue un autre exemple marquant, avec un score faible pour les obstacles artificiels, mais le deuxième meilleur score pour les obstacles naturels.

Des points d’amélioration subsistent dans chaque province : notre analyse fournit aux décideurs des indications sur les politiques à mettre en place pour favoriser la mobilité sociale, à court comme à long terme. On trouvera ci-dessous une fiche synthèse pour chaque province, mettant en évidence les améliorations les plus facilement réalisables.

Références

  1. P. A. Mitnik, V. L. Bryant et D. B. Grusky, « A very uneven playing field: Economic mobility in the United States », American Journal of Sociology, vol. 129, no 4, 2024, p. 1216-1276; S. D. Zimmerman, « Elite colleges and upward mobility to top jobs and top incomes », American Economic Review, vol. 109, no 1, 2019, p. 1-47; R. Chetty et al., « Social capital I: Measurement and associations with economic mobility », Nature, vol. 608, no 7921, 2022, p. 108-121.
  2. J. T. Callais et V. Geloso, « Intergenerational income mobility and economic freedom », Southern Economic Journal, vol. 89, no 3, 2023, p. 732-753; C. J. Boudreaux, « Jumping off of the Great Gatsby curve: How institutions facilitate entrepreneurship and intergenerational mobility », Journal of Institutional Economics, vol. 10, no 2, 2014, p. 231-255; J. T. Callais, V. Geloso et A. Plemmons, « Economic Freedom and Intergenerational Educational Mobility », Journal of Private Enterprise, (à venir); J. Dean et V. Geloso, « Economic freedom improves income mobility: Evidence from Canadian provinces, 1982–2018 », Journal of Institutional Economics, vol. 18, no 5, 2022, p. 807-826; J. T. Callais, V. J. Geloso, A. M. Plemmons et G. A. Wagner, Intergenerational mobility, social capital, inequality and economic freedom, Working Paper, Archbridge Institute, 2025; J. Dean et V. Geloso, « Poverty spells and economic freedom: Canadian evidence », Journal of Economic Behavior & Organization, vol. 224, 2024, p. 282-296.
  3. H. Feldmann, « The unemployment effects of labor regulation around the world », Journal of Comparative Economics, vol. 37, no 1, 2009, p. 76-90; H. Feldmann, « Government size and unemployment: Evidence from industrial countries », Public Choice, vol. 127, no 3, 2006, p. 443-459; M. Lilley, Workers, Wages, and Economic Mobility: The Long-Run Effects of Right-to-Work Laws, Manhattan Institute, 2023; H. Feldmann, « Economic freedom and human capital investment », Journal of Institutional Economics, vol. 13, no 2, 2017, p. 421-445; E. M. King, C. E. Montenegro et P. F. Orazem, « Economic freedom, human rights, and the returns to human capital: An evaluation of the Schultz hypothesis », Economic Development and Cultural Change, vol. 61, no 1, 2012, p. 39-72.
  4. D. Gorry et D. W. Thomas, « Regulation and the cost of childcare », Applied Economics, vol. 49, no 41, 2017, p. 4138-4147; A. C. Flowers, V. Geloso, C. Piano et L. Stone, Childcare Regulation and the Fertility Gap, Working Paper, George Mason University Department of Economics, 2024; C. M. Herbst, « Child care in the United States: Markets, policy, and evidence », Journal of Policy Analysis and Management, vol. 42, no 1, 2023, p. 255-304; D. W. Thomas, « Regressive effects of regulation », Public Choice, vol. 180, no 1, 2019, p. 1-10; J. B. Bailey, D. W. Thomas et J. R. Anderson, « Regressive effects of regulation on wages », Public Choice, vol. 180, no 1, 2019, p. 91-103; D. Chambers, C. A. Collins et A. Krause, « How do federal regulations affect consumer prices? An analysis of the regressive effects of regulation », Public Choice, vol. 180, no 1, 2019, p. 57-90.
  5. J. T. Callais et V. Geloso, op. cit., endnote 2; J. Dean et V. Geloso, 2022 op. cit., endnote 2; J. T. Callais, V. Geloso, A. Plemmons et C. Reilly, Income Mobility, Austerity and Liberalization: Evidence from Alberta’s Reforms in the 1990s, Working Paper, George Mason University Department of Economics, 2024; C. J. Boudreaux, op. cit., endnote 2; J. T. Callais, V. Geloso et A. Plemmons, op. cit., endnote 2; J. T. Callais, V. J. Geloso, A. M. Plemmons et G. A. Wagner, op. cit., endnote 2; J. Dean et V. Geloso, 2024 op. cit., endnote 2; V. Geloso, A. Plemmons et P. Sharma, « Income Mobility, Automation and Occupational Licensing », Southern Economic Journal, (à venir); J. T. Callais et A. T. Young, « A rising tide that lifts all boats: An analysis of economic freedom and inequality using matching methods », Journal of Comparative Economics, vol. 51, no 3, 2023, p. 744-777.
  6. J. T. Rothwell et D. S. Massey, « Geographic effects on intergenerational income mobility », Economic Geography, vol. 91, no 1, 2015, p. 83-106; J. T. Callais, V. Geloso, A. Plemmons et G. Wagner, « Baumol’s Migrants: Productive and Unproductive Entrepreneurship and Between-MSA Migration », European Journal of Political Economy, 2025 (à venir).
  7. Il s’agit d’une logique similaire à celle de l’indice de développement humain (IDH), produit par les Nations Unies. Voir Programme des Nations Unies pour le développement, « Human Development Report 2025 technical notes », 2025.
  8. J. B. Bolen et R. S. Sobel, « Does balance among areas of institutional quality matter for economic growth? », Southern Economic Journal, vol. 86, no 4, 2020, p. 1418-1445.
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