Les épiceries municipales ne régleront pas le problème de la cherté des aliments au Canada

Point montrant que les épiceries publiques sont une solution coûteuse et inefficace à une situation que les politiques gouvernementales ont elles-mêmes contribué à créer
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| Épiceries gérées par l’État – «Une fausse solution» pour économiser, selon une étude (La Presse, 7 mai 2026)
City-run grocery stores unlikely to lower prices, says think tank (National Post, 7 mai 2026) Les épiceries publiques ne sont pas la solution pour le Québec, selon l’IEDM (Le Journal de Montréal, 7 mai 2026) Les gouvernements ne devraient pas s’improviser épiciers (Le Soleil, 8 mai 2026) Governments should not be opening grocery stores (Toronto Sun, 17 mai 2026) |
Entrevue avec Gabriel Giguère (Couture dans le mid, Radio X, 7 mai 2026)
Entrevue avec Gabriel Giguère (La commission, 98,5 FM, 7 mai 2026) Entrevue avec Gabriel Giguère (Trudeau-Landry, FM93, 8 mai 2026) Entrevue avec Vincent Geloso (Ouellet en direct, Radio X, 12 mai 2026) Entrevue (en anglais) avec Gabriel Giguère (The Elias Makos Show, CJAD 800, 12 mai 2026) |
Entrevue (en anglais) avec Gabriel Giguère (CTV News Montreal, CFCF TV, 9 mai 2026)
Entrevue avec Gabriel Giguère (Ian & Frank, 12 mai 2026) |
Ce Point a été préparé par Charles Lammam, Senior Fellow à l’IEDM, en collaboration avec Gabriel Giguère, analyste senior en politiques publiques à l’IEDM. La Collection Réglementation de l’IEDM vise à examiner les conséquences souvent imprévues pour les individus et les entreprises de diverses lois et dispositions réglementaires qui s’écartent de leurs objectifs déclarés.
De New York à Toronto, les épiceries municipales ont le vent dans les voiles en politique. Le maire de New York, Zohran Mamdani, a récemment dévoilé un plan au coût de 70 millions de dollars prévoyant l’ouverture de cinq épiceries municipales, soit une par arrondissement. La construction de la première coûterait à elle seule 30 millions de dollars(1). En mars, le conseil municipal de Toronto a voté par 21 voix contre 3 en faveur de l’ouverture de quatre épiceries municipales, sans publier d’estimation des coûts ni d’étude de faisabilité(2). Le chef fédéral du NPD, Avi Lewis, a également proposé un réseau national de 50 épiceries publiques syndiquées, promettant aux consommateurs des économies de 30 à 40 %(3).
La préoccupation sous-jacente est bien réelle. Depuis 2022, le prix du panier d’épicerie au Canada est en hausse d’environ 22 %, soit près du double de l’augmentation des autres prix à la consommation(4). Le Canada affiche depuis peu la plus forte inflation alimentaire du G7(5).
La logique économique des épiceries municipales ne tient cependant pas la route. Au Canada, les marges bénéficiaires des épiceries de détail se situent entre 3 et 5 % sur les aliments. Comme l’a fait remarquer la Daily Bread Food Bank dans sa présentation au conseil municipal de Toronto, même si un modèle municipal éliminait totalement ces marges, l’économie théorique maximale serait d’environ 11 $ à 18 $ par personne par mois, et elle serait probablement moindre si l’on tient compte des coûts d’exploitation(6).
Une réduction de 40 % des factures d’épicerie, comme l’a promis M. Lewis, nécessiterait que les marchandises soient achetées à un coût faible ou nul. De plus, contrairement aux exploitants privés, qui doivent faire face à la discipline constante de la concurrence et à la menace de pertes, les magasins gérés par l’État n’ont pas d’incitation propre à minimiser les coûts ou à allouer les ressources de manière efficace, ce qui tend à creuser les déficits au fil du temps.
La Daily Bread Food Bank a également noté que Toronto bénéficie généralement d’un bon accès géographique aux commerces alimentaires, avec un réseau de plus de 200 programmes alimentaires communautaires dotés de chaînes d’approvisionnement et d’une logistique bien établies(7). Le principal obstacle est financier, non géographique : l’insécurité alimentaire est fondamentalement due à des revenus insuffisants par rapport au coût de la vie.
Le bilan nord-américain en matière d’épiceries publiques n’est guère plus encourageant. À Erie, au Kansas, une épicerie achetée par la municipalité a fonctionné à perte pendant des années avant que la ville ne la loue à un exploitant privé(8). La ville de Kansas City a dépensé plus de 29 millions de dollars de fonds publics pour soutenir le Sun Fresh Market, qui a ouvert ses portes en 2018 et a fermé en août 2025 après avoir connu des rayons vides, des problèmes de salubrité et des pertes financières(9). L’économiste spécialiste du secteur alimentaire Sylvain Charlebois estime que le taux d’échec ou de restructuration des initiatives d’épiceries publiques en Amérique du Nord est probablement supérieur à 50 %(10).
Ces résultats ne sont pas surprenants. Le commerce de l’alimentation au détail exige de coordonner des milliers de produits périssables dans des chaînes d’approvisionnement sensibles à la température, avec des marges qui laissent peu de place à l’erreur. Il s’agit d’un exercice logistique complexe que les pouvoirs publics ne sont pas outillés pour reproduire, et qui comporte un risque important en matière de responsabilité(11). Un seul incident lié à la salubrité alimentaire dans une épicerie municipale pourrait donner lieu à des poursuites contre la municipalité. Au-delà de ce risque financier, ces initiatives créent un conflit d’intérêts de type « arbitre-joueur ». Une municipalité ne peut pas appliquer les normes sanitaires de manière impartiale si elle est également l’exploitante du commerce inspecté.
L’enjeu plus fondamental est que les épiceries municipales s’attaquent au symptôme, plutôt qu’à la cause sous-jacente. L’inflation des prix des aliments au Canada est en partie due aux politiques publiques(12). La gestion de l’offre impose des tarifs douaniers hors quota de 200 % à 300 % sur les produits laitiers, les œufs et la volaille, ce qui représente des centaines de dollars par an pour les ménages canadiens(13). Plus généralement, les importations agricoles sont frappées d’un tarif moyen d’environ 15 %(14). Comme les ménages à faible revenu consacrent une plus grande part de leur revenu aux produits de première nécessité, ces tarifs douaniers agissent comme une taxe régressive et aggravent l’insécurité alimentaire que le gouvernement prétend combattre.
Le fardeau réglementaire aggrave le problème. Selon Sylvain Charlebois, un environnement réglementaire complexe et coûteux est un facteur structurel du coût des aliments, notamment en raison des exigences en matière d’étiquetage, des barrières commerciales interprovinciales et des taxes cumulées à de multiples stades de la chaîne d’approvisionnement(15). Chaque facteur peut sembler marginal pris isolément, mais ensemble, ils renchérissent le prix de tout ce qui se trouve sur les étagères.
Les épiceries proposées sont une forme d’« aventurisme politique » : les gouvernements lancent de nouvelles initiatives visibles et non éprouvées plutôt que de corriger les politiques existantes(16). L’exonération des taxes foncières pour une poignée de magasins pilotes, comme le propose Toronto, est une reconnaissance tacite du fait que les coûts imposés par les pouvoirs publics font grimper les prix. Mais cette mesure ne concerne qu’une fraction d’un seul coût pour une poignée de commerces, plutôt que de s’attaquer aux barrières tarifaires, réglementaires et commerciales qui font augmenter les prix pour tous les consommateurs, dans tous les commerces.
Au lieu de se lancer eux-mêmes sur le marché, les gouvernements devraient abaisser les obstacles qui découragent les épiciers indépendants et les chaînes internationales de faire concurrence(17).
Par ailleurs, ils devraient abolir les barrières commerciales interprovinciales qui fragmentent le marché national, réformer la gestion de l’offre afin de réduire la charge tarifaire sur les aliments de base, rationaliser les coûts de réglementation et de mise en conformité qui s’accumulent tout au long de la chaîne d’approvisionnement, et réduire les taxes sur le transport et la production (voir le Tableau 1). Ces réformes permettraient de faire baisser les prix dans l’ensemble du système plutôt que de subventionner indéfiniment quelques magasins.

Lorsque des problèmes d’abordabilité subsistent, des mesures d’aide au revenu ciblées sont un outil plus efficace. Le gouvernement fédéral s’est d’ailleurs déjà engagé dans cette voie en augmentant le crédit pour la TPS et en le renommant « Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels », une mesure qui coûtera près de 12 milliards de dollars sur six ans(18).
La volonté d’agir sur l’abordabilité des aliments est certes compréhensible, mais la réponse doit être adaptée au problème. Les épiceries municipales sont une solution coûteuse et inefficace à une situation que les politiques gouvernementales ont elles-mêmes contribué à créer. Les réformes susmentionnées, ainsi que le renforcement de l’économie en général, aideront davantage les familles canadiennes que la multiplication des épiceries pilotes.
Références
- James Broughel, « Mamdani’s Municipal Grocery Stores Risk Making NYC’s Affordability Problem Worse », Forbes, 15 avril 2026; Jennifer Vazquez, « ‘A grand experiment’: Mamdani shares new details on NYC’s first city-owned grocery stores », NBC New York, 14 avril 2026.
- Toronto City Council, « MM39.27 – Grocery Store Pilot Project – by Councillor Anthony Perruzza, seconded by Councillor Mike Colle », 26 mars 2026.
- Choisis Avi, Options publiques pour mettre fin à la flambée des prix, consultée le 21 avril 2026; Devon Banfield, « NDP’s Avi Lewis proposes public grocery stores to cut Canadian food prices by up to 40% », Now Toronto, 11 avril 2026.
- Olga Bilyk, « Pourquoi les prix des aliments se sont à nouveau emballés en 2025 », Banque du Canada, février 2026.
- Sylvain Charlebois, « Canada Still Leads G7 as Grocery Inflation Outpaces Wages », Retail Insider, 16 mars 2026.
- Daily Bread Bank, Submission to Toronto City Council – Re: Item M M39.27 – City-Run Grocery Store Pilot, 2026.
- Idem.
- Samantha Walker, « City-owned Erie Market now under new operators », KOAM News Now, 25 septembre (20 août) 2024.
- Brian Johnson et Nick Sloan, « Sun Fresh Market at Linwood and Prospect closes despite receiving millions in public funding », KMBC NEWS, 12 août 2025.
- Sylvain Charlebois, « What government can do to help instead of running grocery stores », Toronto Sun, 1er avril 2026.
- Graeme Gordon, « Government-run grocery stores would need to be ‘heavily subsidized,’ could be sued over food recalls: Food economist », The Hub, 2 avril 2026.
- Sylvain Charlebois, « How Canada Became the Food Inflation Capital of the G7 », Substack, 19 janvier 2026.
- Jimy Beltran et al., Should Canada Retain Dairy Supply Management Over the Long Term, McGill, 2023, p. 4-5.
- World Trade Organization, Canada – Tariffs and imports: Summary and duty ranges, consultée le 21 avril 2026.
- Sylvain Charlebois, « The high cost of doing food business in Canada », Toronto Sun, 20 février 2026.
- Charles Lammam, « State grocery stores an expensive policy adventure that ignores the real problem », National Post, 9 avril 2026.
- Bureau de la concurrence Canada, Le Canada a besoin de plus de concurrence dans le secteur de l’épicerie, 27 juin 2023, p. 5.
- Ministère des Finances Canada, Document d’information : La nouvelle Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels, 26 janvier 2026.


