Textes d'opinion

Le Canada vit une crise de l’investissement

Le premier ministre Mark Carney enchaîne les tribunes depuis des mois pour vendre le Canada comme destination de choix pour les investisseurs du monde entier. De Davos à New York, le message est rodé. Le problème, c’est que les données racontent une tout autre histoire.

Depuis une décennie, le Canada perd du terrain. Les capitaux canadiens quittent le pays plus vite que les capitaux étrangers n’y entrent. En 2014, l’écart entre les investissements canadiens à l’étranger et les investissements étrangers au Canada s’établissait à 100,5 milliards de dollars. En 2025, cet écart avait explosé à 828,4 milliards.

Ironiquement, à peu près la même somme que la cible d’investissement fixée par le gouvernement Carney.

Quand nos propres fonds de pension et les grandes entreprises préfèrent systématiquement investir aux États-Unis plutôt qu’ici, c’est un signal que même un discours à l’Economic Club de New York ne peut effacer.

Le gouvernement se targue d’avoir attiré 96,8 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2025, soit le niveau le plus élevé depuis 2007. Mais la comparaison est trompeuse. L’économie a plus que doublé depuis 2007. En proportion du PIB, le Canada n’a attiré que 2,9 % en 2025, contre 8,0 % en 2007. Et près de la moitié de ces entrées de capitaux provenaient de fusions et d’acquisitions d’entreprises existantes.

Les problèmes se font aussi sentir au niveau de la machinerie et des équipements des entreprises. Entre 2014 et 2024, le stock de machinerie et d’équipements au Canada a reculé de 3,3 %. Nos entreprises travaillent aujourd’hui avec moins de capacité productive qu’il y a 10 ans, alors que la population a crû de 16,4 %.

L’investissement des entreprises par travailleur a chuté de 20 900 $ en 2014 à 17 600 $ en 2024, soit une baisse de 16 %. Sur la même période, les États-Unis ont augmenté leurs investissements par travailleur de 26 %.

Concrètement, un travailleur canadien reçoit aujourd’hui l’équivalent de 55 cents pour chaque dollar investi dans son homologue américain.

Productivité et salaires à la traîne

Quand nos entreprises investissent moins dans la machinerie, l’équipement et la technologie que leurs pairs, les travailleurs doivent se contenter d’outils moins performants. Et le résultat, c’est que la productivité stagne et que les salaires tirent de l’arrière. Cela a pour effet de fragiliser aussi la capacité d’innovation des entreprises et ralentit leur croissance.

Ce manque d’investissement se reflète aussi dans le secteur entrepreneurial. En 2024, parmi les fondateurs canadiens de jeunes entreprises financées par capital de risque ayant levé plus de 1 million de dollars, près de 48 % étaient établis aux États-Unis.

En 2016, cette proportion n’était que de 19 %. En moins de 10 ans, le Canada a perdu la moitié de ses entrepreneurs au profit du marché américain. Ce sont là des données inquiétantes.

Autrement dit, des entreprises canadiennes changent de mains au profit d’intérêts étrangers. Ce n’est pas exactement ce qu’on entend par « attirer de nouveaux investissements ».

Ce n’est pas une coïncidence, et c’est le résultat de choix politiques qui se sont succédé au cours des dernières décennies. C’est une fiscalité devenue peu compétitive, un fardeau réglementaire qui alourdit les coûts et décourage les investisseurs, une incertitude qui pousse les capitaux ailleurs.

Les problèmes se renforcent mutuellement : moins d’investissement, moins de productivité, moins de salaires, encore moins d’investissement. C’est un cercle vicieux.

Le premier ministre a raison de vouloir attirer des investissements. Mais fixer des cibles et faire des tournées ne suffiront pas. Ce dont le Canada a besoin, c’est de s’attaquer aux conditions qui ont poussé les capitaux à partir : baisser les impôts des entreprises, alléger la réglementation et réduire l’incertitude. Les investissements suivront. Mais seulement si on leur en donne la raison.

Emmanuelle B. Faubert est économiste à l’IEDM. Elle signe ce texte à titre personnel.

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