Textes d'opinion

La Norvège est-elle un exemple à suivre?

Au cours des dernières années, les gens plus à gauche ont souvent cité la Suède – plus souvent à tort qu’à raison – comme exemple de pays capitaliste, certes, mais qui serait aussi plus « égalitaire ». Un pays où le gouvernement interviendrait beaucoup, mais avec une certaine efficacité.

La Norvège est aujourd’hui la dernière muse à la mode pour les socialistes en herbe. Un article récent du Huffington Post faisait en particulier l’éloge de sa taxe sur la richesse, qui y serait apparemment plus facile à collecter. La Norvège aurait-elle trouvé la formule magique de l’État-providence et réussi à supprimer les inégalités ? Pas selon les Norvégiens eux-mêmes, qui lui tournent déjà leur dos.

Les effets pervers de la fiscalité

La taxe norvégienne sur la richesse est de 0,85 % et s’applique dès 165 000 $ de revenus, ce qui concernerait 10 % de la population. Elle est par ailleurs collectée en grande partie (0,7 %) par les municipalités et donc dépensée localement. Elle vient s’ajouter à une taxe sur les dividendes, principale source de revenus des plus riches, et à une Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) parmi les plus élevées du monde. Les déclarations de revenus sont préétablies par des tiers (comme les banques) qui ont légalement accès à toutes les informations patrimoniales des citoyens. Le calcul de la base imposable s’effectue à partir d’une évaluation comptable plutôt que marchande des entreprises.

Selon une étude allemande, cette évaluation comptable incite les petits propriétaires à recruter plus que nécessaire afin de réduire leur base imposable. Or, les profits réinvestis en salaires ont pour effet de diminuer l’investissement en équipement, et le niveau de productivité (et de rémunération réelle) des Norvégiens s’en trouve amoindri. La pénurie de capital pour le développement des entreprises est aussi renforcée par le fait que les entrepreneurs ne sont pas incités à introduire leur société en bourse et à voir leur richesse nette imposable augmenter drastiquement.

L’autre effet pervers est que la compression fiscale des écarts salariaux et la forte redistribution conduisent logiquement à une bureaucratisation des emplois privés, du fait d’une moindre incitation à s’élever dans la société par l’effort individuel. Outre le fait que l’État est l’un des premiers employeurs du pays, le salarié norvégien moyen est parmi les plus fidèles du monde envers son employeur et son taux d’absentéisme est aussi hors du commun.

Le manque d’incitation à travailler explique aussi que les Norvégiens effectuent moins d’heures de travail par année que la plupart de leurs homologues dans l’OCDE, précisément 17 % de moins que les Canadiens et 22 % de moins que les travailleurs américains.

Les inégalités persistent

Malgré un budget de dépense publique deux fois supérieur à celui des États-Unis, l’accès universel au soin et à l’éducation ne produit pas en Norvège le miracle égalitaire que les socialistes espèrent. Les élites savent toujours mieux tirer parti du système que les classes moyennes, y compris en matière de santé.

Aussi, les Norvégiens les plus aisés détiendraient un pourcentage de la richesse nationale deux fois plus élevé que ce que les statistiques officielles donnent à voir. La classe moyenne paie au final de plus en plus d’impôt sur ses revenus. Le salarié médian paye 22 % d’impôts sur le revenu contre 36 % pour le 1 % le mieux rémunéré, un écart relativement modeste surtout si les revenus des plus riches sont sous-estimés.

Enfin, le service public n’est pas dispensé uniformément dans tout le territoire, à tel point que certaines municipalités du nord du pays, à l’instar de Bò, ont décidé de réduire leur taxe sur la richesse pour attirer des capitaux et créer des emplois. L’initiative est un succès auprès d’entreprises dont les propriétaires cherchent à investir dans leur entreprise plutôt qu’à se verser des dividendes pour payer leur taxe sur la richesse.

Trop d’impôt tue l’impôt

Le fait même que la taxe sur la richesse incite les propriétaires de petites entreprises à recruter plus pour payer moins d’impôts contredit l’idée selon laquelle les Norvégiens auraient une plus grande disposition culturelle que d’autres à payer des impôts. De la même manière, l’introduction d’un impôt sur les dividendes en 2006 a significativement réduit le montant du revenu imposable des 1 % les plus riches qui ont décidé de moins se servir de dividendes. Enfin, l’attractivité des zones franches montre qu’il n’y a pas d’exception culturelle norvégienne en la matière.

En Norvège aussi, trop d’impôt tue l’impôt. Le gouvernement en a pleinement conscience et envisage maintenant de réduire les taux d’imposition pour encourager la croissance et augmenter à terme ses recettes. S’il y a une leçon à tenir de l’exemple norvégien, c’est celle-là.

Michel Kelly-Gagnon est président et directeur général de l’IEDM. Il signe ce texte à titre personnel.

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