Faute d’incitations, l’adoption et le déploiement de nouvelles technologies de santé sont limités au Canada

Note économique montrant pourquoi les patients canadiens attendent plus longtemps que nécessaire pour bénéficier d’innovations dont l’innocuité et l’efficacité ont déjà été démontrées ailleurs
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| Le Canada est lent à implanter des technologies médicales, selon une note de l’IEDM (Noovo Info, 14 avril 2026) | Entrevue avec Emmanuelle B. Faubert (Le PM, 95,7 KYK, 14 avril 2026)
Entrevue avec Emmanuelle B. Faubert (Le café show, ICI Radio-Canada, 15 avril 2026) Entrevue (en anglais) avec Emmanuelle B. Faubert (The Elias Makos Show, CJAD 800, 20 avril 2026) |
Cette Note économique a été préparée par Emmanuelle B. Faubert, économiste à l’IEDM. La Collection Santé de l’IEDM vise à examiner dans quelle mesure la liberté de choix et l’entrepreneuriat permettent d’améliorer la qualité et l’efficacité des services de santé pour tous les patients.
L’innovation médicale est un moteur important pour la santé de la population. Grâce aux nouvelles technologies et aux traitements avancés, les problèmes de santé peuvent être détectés plus tôt et les patients peuvent vivre plus longtemps et en meilleure santé. Cependant, les systèmes publics de santé du Canada, comme de nombreuses institutions publiques, ont tendance à être très bureaucratiques. La structure incitative généralement propre aux organisations gouvernementales a un impact négatif sur l’adoption et le déploiement de nouvelles technologies médicales. Cela explique pourquoi les patients canadiens attendent souvent plus longtemps que nécessaire pour bénéficier d’innovations dont l’innocuité et l’efficacité ont déjà été démontrées ailleurs(1).
Fonctionnement bureaucratique
Le premier obstacle à l’adoption et au déploiement est lié à l’aversion pour le risque qui caractérise les administrations publiques. Les décideurs publics évoluent généralement dans le cadre de budgets fixes et font l’objet d’une surveillance étroite, ce qui laisse peu de place à l’adoption d’innovations(2). Par exemple, l’approbation d’un dispositif susceptible d’améliorer les résultats, mais qui finit par causer des dommages, est hautement visible, alors que la décision de s’en tenir discrètement à des technologies plus anciennes et moins efficaces est moins visible aux yeux du public et, par conséquent, moins risquée.
Ainsi, la stratégie dominante consiste généralement à retarder les nouvelles technologies, puisque les hôpitaux et les décideurs politiques cherchent à éviter les erreurs plutôt qu’à obtenir de meilleurs résultats, en particulier lorsqu’ils n’ont pas la stabilité financière nécessaire pour absorber les coûts des échecs de l’innovation. Cela peut se produire même lorsqu’il existe des éléments probants attestant de l’efficacité, de la sécurité et de la fiabilité de la technologie.
En outre, il existe une nette asymétrie entre les avantages pour les patients et les coûts pour les autorités. Les soins de santé canadiens sont principalement financés par les gouvernements provinciaux (et les transferts fédéraux), et les hôpitaux fonctionnent avec des budgets globaux fixes. À moins qu’ils ne reçoivent des fonds supplémentaires, soit du gouvernement, soit de fondations, les hôpitaux doivent se contenter des budgets globaux qui leur sont alloués(3). En revanche, les avantages que les innovations peuvent apporter sont souvent plus difficiles à cerner. Les patients qui bénéficient de l’adoption d’innovations le font sur le long terme, souvent après que les décideurs initiaux ont quitté leurs fonctions.
Cette asymétrie est renforcée par le système provincial à payeur unique du Canada. Un ministre de la Santé peut être directement critiqué pour un déficit budgétaire lié à une nouvelle technologie. Il est beaucoup plus rare qu’il soit directement critiqué pour ne pas avoir financé un meilleur dispositif (voir la Figure 1).

La pression concurrentielle fait également défaut dans les systèmes de santé canadiens. Par contraste, dans les systèmes décentralisés où l’argent suit le patient, les cliniques ou les hôpitaux qui fournissent des services même légèrement inférieurs peuvent perdre bon nombre de patients et de ressources financières.
En Allemagne, par exemple, les hôpitaux qui pratiquent des interventions plus avancées peuvent accroître leurs revenus, l’investissement initial élevé étant compensé par la croissance du nombre de patients. En d’autres termes, si un investissement profite aux patients, il peut aider un hôpital à gagner en compétitivité, ce qui attire alors plus de patients et lui permet de générer davantage de revenus, justifiant ainsi les coûts.
Les patients canadiens, en revanche, comparent rarement les traitements, et il n’y a pas non plus de forte concurrence entre les hôpitaux. Parfois, les innovations ne sont pas adoptées même lorsque les décideurs publics sont prêts à le faire, simplement en raison du manque de fonds disponibles pour couvrir leur coût. Cette situation est exacerbée par le fait que le financement des hôpitaux canadiens ne suit généralement pas le patient. La plupart des fonds reçus par les hôpitaux sont nécessaires pour couvrir les coûts liés à la prestation des soins actuels aux patients. C’est pourquoi de nombreuses innovations ne passent pas de la phase pilote à la phase de déploiement, à moins qu’elles ne soient financées par la philanthropie.
Les patients canadiens attendent souvent plus longtemps que nécessaire pour bénéficier d’innovations dont l’innocuité et l’efficacité ont déjà été démontrées ailleurs.
C’est cette structure d’incitation bureaucratique faussée qui ralentit la diffusion de nouvelles technologies bénéfiques au Canada, telles que la chirurgie robotisée et la protonthérapie(4).
Chirurgie robotisée
L’utilisation de la robotique pour assister les interventions chirurgicales permet au chirurgien de mieux contrôler la motricité fine et d’accroître la précision du geste chirurgical. D’autres avantages notables sont la réduction de la perte sanguine, la diminution de la durée des séjours à l’hôpital et la réduction du risque de complications et de réadmissions(5).
Malgré les preuves de plus en plus nombreuses de ses avantages, le déploiement de la chirurgie robotisée au Canada a été lent(6). En 2010-2011, le Canada comptait 25 systèmes robotiques de ce type(7). Au début de l’année 2025, seuls 39 centres au Canada utilisaient ces systèmes pour la chirurgie, sept d’entre eux ayant installé plus d’un système de ce type(8).
En revanche, le nombre de ces systèmes a plus que doublé aux États-Unis depuis 2010(9) : en 2020, plus de 2000 hôpitaux américains utilisaient la chirurgie robotisée, soit plus de 5500 systèmes au total(10). Pour chaque million d’habitants, le Canada dispose de 1,1 système, contre 16,6 aux États-Unis (voir la Figure 2)(11).

L’Allemagne compte également plus de systèmes de chirurgie robotisée que le Canada. En 2021, plus de 200 systèmes de chirurgie robotique da Vinci avaient été installés dans ce pays(12). L’Allemagne dispose d’un marché hospitalier concurrentiel, au sein duquel les entreprises privées côtoient les établissements hospitaliers publics et à but non lucratif. Les hôpitaux allemands peuvent donc fonctionner de manière très autonome, même lorsqu’il s’agit d’installer des technologies médicales coûteuses. Ils ont ainsi pu adopter les nouvelles technologies beaucoup plus rapidement que les hôpitaux canadiens.
Le Centre de cardiologie de Leipzig, issu d’un partenariat hospitalo-universitaire privé, a réalisé en 1998 la première opération chirurgicale robotisée de ce type(13). Cette adoption précoce n’est pas le résultat d’une planification gouvernementale, mais plutôt d’un hôpital qui a pris un risque entrepreneurial sur une technologie prometteuse. Asklepios Kliniken, un opérateur privé fondé en 1984, a intégré la chirurgie robotique dans son réseau. Asklepios Klinik Altona à Hambourg est reconnue comme un établissement de premier plan en chirurgie robotique en Allemagne(14).
En Allemagne, si un investissement profite aux patients, il peut aider un hôpital à gagner en compétitivité, ce qui attire alors plus de patients et de revenus.
La majorité des systèmes da Vinci au Canada ont été acquis grâce à des dons philanthropiques versés par l’entremise de fondations hospitalières. Ce fut notamment le cas du Boris Family Centre for Robotic Surgery de St. Joseph’s Healthcare à Hamilton. La fondation de l’établissement a ainsi versé 11,5 millions de dollars pour l’acquisition de systèmes da Vinci et la création du centre(15).
Malheureusement, les hôpitaux canadiens ne jouissent pas de la même indépendance que leurs homologues américains ou allemands en ce qui concerne l’adoption de nouvelles technologies. Lorsqu’ils ont été appelés à évaluer officiellement la chirurgie robotisée, les organismes provinciaux ont procédé avec lenteur. Qualité des services de santé Ontario a mené une étude et a déterminé que la technologie robotique ne devrait pas être financée par les pouvoirs publics. Le comité d’experts qui a conseillé l’Ontario a estimé qu’il y avait peu de preuves que les gains obtenus grâce à la prostatectomie radicale assistée par robot étaient suffisamment importants par rapport à la chirurgie conventionnelle pour justifier les dépenses publiques supplémentaires(16).
En Allemagne, il n’est pas nécessaire d’attendre qu’un comité provincial procède à une étude de plusieurs années sur les avantages et les inconvénients potentiels avant d’installer un nouveau système. Dans un marché concurrentiel, les hôpitaux sont incités à adopter la chirurgie robotisée pour attirer les patients et les chirurgiens de talent. Les hôpitaux qui n’investissent pas dans de nouvelles infrastructures risquent de perdre des patients, du personnel et des fonds.
Protonthérapie
La protonthérapie, un type de radiothérapie utilisé pour traiter le cancer, est un autre exemple d’innovation tardive au Canada. Bien qu’elle existe depuis des dizaines d’années et qu’elle ait été approuvée par Santé Canada en 2015, le Canada n’a toujours pas de clinique de protonthérapie, ce qui en fait le seul pays du G7 à en être dépourvu(17). Les patients qui ont besoin d’une protonthérapie n’ont souvent pas d’option équivalente. À l’heure actuelle, les provinces les envoient à l’étranger à grands frais, généralement aux États-Unis, qui comptent plus de 40 centres actifs(18). Entre 2018 et 2024, 143 demandes de protonthérapie à l’étranger ont été approuvées pour des patients de l’Ontario uniquement, à un coût moyen de plus de 80 000 $ par patient(19).
Le Canada n’a toujours pas de clinique de protonthérapie, ce qui en fait le seul pays du G7 à en être dépourvu.
La raison pour laquelle un centre de protonthérapie n’a pas encore été créé au Canada tient principalement à l’incapacité des structures bureaucratiques d’absorber les coûts fixes d’investissement, qui sont élevés. En 2018, un centre a été proposé au Québec sous la forme d’un partenariat public-privé avec les laboratoires CDL. Il n’a finalement pas été construit, en partie à cause d’un changement de gouvernement et d’une opposition au partenariat avec le secteur privé(20). Un centre indépendant, soutenu par des dons philanthropiques, a été annoncé à Edmonton, mais n’est pas encore opérationnel(21). À titre de comparaison, une forme antérieure de la protonthérapie a été utilisée pour la première fois aux États-Unis dès 1954(22).
L’absence de protonthérapie au Canada est un autre exemple des problèmes structurels liés aux incitations dans les soins de santé canadiens. La construction d’un centre de protonthérapie est extrêmement coûteuse : les coûts d’investissement se chiffrent généralement en centaines de millions de dollars, auxquels s’ajoutent les frais d’entretien et de personnel(23). Au Canada, les soins de santé sont financés par les provinces, de sorte que ces coûts d’investissement pèsent sur le budget des soins de santé d’un seul gouvernement provincial. Un centre de protonthérapie pourrait desservir des patients dans plusieurs provinces, mais aucune ne souhaite prendre en charge seule l’intégralité des coûts.
En Allemagne, qui compte cinq centres de protonthérapie en activité(24), les partenariats public-privé peuvent jouer un rôle important. Un hôpital universitaire allemand peut décider de construire une installation de protonthérapie dans le cadre d’un projet d’investissement, souvent avec le soutien des gouvernements, des universités et des partenaires industriels.
Par exemple, le Centre de thérapie par faisceau d’ions de Heidelberg(25), qui a ouvert ses portes en 2009, a bénéficié d’un investissement de 119 millions d’euros financé conjointement par le gouvernement allemand et l’université de Heidelberg(26). En revanche, les hôpitaux canadiens ne peuvent pas décider seuls de construire un centre de protonthérapie. Le gouvernement provincial doit approuver le projet et allouer des fonds d’investissement avant que l’approvisionnement et les partenariats avec l’industrie ne puissent commencer.
D’autres pays dotés de systèmes de santé universels disposent de structures incitatives plus efficaces et s’appuient sur le secteur privé.
Le Centre de thérapie par faisceau d’ions de Marburg est un autre exemple de ce type de partenariat public-privé en Allemagne. Le centre de traitement par particules de Marburg a d’abord été mis sur pied par Rhön-Klinikum AG, une société hospitalière privée, qui a pris en charge le coût de la construction du centre(27). Le projet privé a toutefois échoué dans un premier temps et la société d’ingénierie initiale a décidé de mettre un terme à sa participation. L’hôpital universitaire de Heidelberg a ensuite inauguré le centre le 11 novembre 2015 dans le cadre d’une coentreprise avec Rhön-Klinikum AG(28). Là encore, toutefois, il n’a pas été en mesure de s’autofinancer. Le centre a déposé une demande d’insolvabilité en 2018, Rhön-Klinikum AG ayant repris l’exploitation par la suite(29).
Ce cas illustre bien qu’un groupe hospitalier privé peut reprendre et exploiter un centre de protonthérapie tout en l’intégrant à un hôpital universitaire. L’appui du gouvernement a été crucial, mais surtout, une entreprise privée a pu prendre un risque entrepreneurial, ce que les incitations publiques rendent très peu probable dans le cadre du modèle canadien actuel. Alors que le système mixte et le marché hospitalier concurrentiel de l’Allemagne créent des incitations décentralisées à l’investissement, la structure centralisée à payeur unique du Canada a entraîné une inaction collective.
Conclusion
Dans les systèmes fortement centralisés et bureaucratiques comme celui du Canada, il est difficile pour les nouvelles technologies de passer facilement de la phase pilote à la phase de déploiement en raison de l’absence d’incitations adéquates. D’autres pays dotés de systèmes de santé universels disposent de structures incitatives plus efficaces et s’appuient sur le secteur privé pour promouvoir la mise en œuvre et le déploiement de nouvelles technologies qui profitent grandement aux patients. Les systèmes de santé canadiens devraient s’inspirer de cette approche afin d’apporter plus rapidement aux patients canadiens des innovations médicales bénéfiques.
Références
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- Rosalie Wyonch, Enhancing Innovation in Canadian Hospitals: The Obstacles and the Solutions, Commentary No. 680, Institut C.D. Howe, 8 avril 2025.
- Fondation du CHUM, Rapport annuel 2024-2025, 2025. Médicaments novateurs Canada, « Réaction de Médicaments novateurs Canada à la présentation du budget 2025-2026 du gouvernement du Québec », Déclaration, 27 mars 2025.
- UBC Faculty of Medicine, « Harnessing the Regulatory Process to Fuel Biomedical Innovation, Improve Health », communiqué de presse, 10 mars 2022; Rosalie Wyonch, op. cit., note 2.
- Gwendolyn Rak, « Adoption of Robotic-Assisted Surgery Lags in Canada », Medscape Medical News, 15 août 2024; Research Institute of St. Joe’s Hamilton, « Three Types of Robotic-Assisted Surgeries to Receive Funding from Ontario Health », communiqué de presse, 26 septembre 2023; Connie Wong et al., « The Far-Reaching Impact of Robotic-Assisted Surgery on Healthcare Systems », Healthcare Management Forum, vol. 38, no 3, mai 2025.
- Connie Wong et al., idem.
- Ces données sont basées sur la gamme de systèmes chirurgicaux robotisés da Vinci produits par Intuitive Surgical, le plus grand acteur de ce marché.
- Connie Wong et al., op. cit., note 5.
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- Vanessa Brown, « Robot Surgeons: How Many US Hospitals Use Amazing Robotic Surgery? », Liv Hospital, consultée le 26 mars 2026; Maksym Brylkov, « Hospital Adoption of Surgical Robotics in 2025: Key Drivers & Challenges », iData Research, 18 mars 2025.
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- Intuitive Surgical Deutschland, « Roboter-assistierte Chirurgie in Deutschland etabliert: Installation des 200sten da Vinci-Chirurgiesystems und über 200.000 Eingriffe », 13 juillet 2021; MediGlobus, 14 clinics in Germany on request: robot Da Vinci in urology, consultée le 25 mars 2026.
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