Textes d'opinion

Des patients découragés par l’attente

Lorsqu’on se présente à l’urgence au Québec, on sait qu’on devra prendre son mal en patience. Malheureusement, l’an dernier, près d’un patient québécois sur neuf a fini par quitter l’urgence sans avoir été soigné. On comprend facilement pourquoi, sachant que la durée médiane d’une visite à l’urgence dans la province est de 5 heures et 23 minutes.

Certains patients repartent sans traitement en raison d’obligations professionnelles ou familiales, comme aller chercher son enfant à la garderie. D’autres, après avoir poireauté pendant des heures en salle d’attente, rentrent chez eux en se disant que leurs symptômes finiront par passer.

Quelle qu’en soit la raison, ils ont été plus de 428 000 à quitter les hôpitaux du Québec l’an dernier sans avoir été pris en charge pour les problèmes de santé qui les avaient amenés à consulter. La proportion de ces départs est en hausse de 8,8 % par rapport au niveau prépandémique, atteignant aujourd’hui 11,6 % des visites — ou un patient sur neuf.

Malheureusement, les patients qui quittent l’urgence sans traitement ne guérissent pas miraculeusement. Une étude américaine a montré que plus de la moitié des patients ayant quitté l’urgence avant d’être soignés ont consulté un professionnel de la santé dans les trois semaines suivantes. Dans près de trois cas sur quatre, le motif de consultation était le même que lors de leur visite initiale.

Ce délai supplémentaire de traitement n’est pas sans risque. Plus le temps s’écoule entre le moment où un problème de santé est constaté et celui où il est traité, plus les risques de complications augmentent.

Prenons un exemple concret : quelques jours ou semaines de retard dans l’accès à un traitement peuvent faire la différence entre une vilaine grippe et une pneumonie. Il en va de même pour bien d’autres problèmes de santé qui mènent fréquemment à une visite à l’urgence.

Cette incapacité de notre système de santé à fournir des soins en temps opportun signifie que lors de leur prochaine visite, le traitement requis sera probablement plus invasif, plus coûteux et plus exigeant pour le personnel médical. Dans certains cas, le délai peut faire pencher la balance entre une simple prescription et une hospitalisation.

Le Québec a les moyens de faire mieux. En nous inspirant de modèles éprouvés à l’étranger, nous pouvons garantir que chaque Québécois ait accès aux soins dont il a besoin, au moment où il en a besoin.

Il ne faut pas non plus croire que ces visites à l’urgence proviennent de patients qui n’auraient pas dû s’y rendre.

Parmi les patients qui quittent l’urgence sans avoir été soignés, un peu plus du quart relèvent du niveau de priorité « trois », c’est-à-dire des patients ayant des besoins de santé urgents, mais qui sont stables — une fracture, par exemple.

Pour les autres, même si certains cas sont mineurs, on ne peut pas leur reprocher de se tourner vers l’urgence quand l’accès à la première ligne — notamment à un médecin de famille — est si compliqué.

Bien souvent, l’urgence devient la seule porte d’entrée vers le système de santé pour ceux qui n’ont pas de professionnel attitré ou qui peinent à trouver une plage de rendez-vous convenable.

Si la situation des urgences au Québec est préoccupante, ce n’est pas pour autant une cause perdue.

Une piste de solution intéressante pour désengorger les urgences vient de nos cousins français, de l’autre côté de l’Atlantique, qui ont adopté le modèle des centres médicaux de soins immédiats.

Ces centres d’urgences mineures, dirigés par les médecins et les infirmières qui y travaillent plutôt que par les fonctionnaires de l’État, offrent une nouvelle trajectoire de soins pour les patients qui relèvent des niveaux de priorité 3, 4 et 5.

En prenant en charge les bras cassés, les points de suture ou les brûlures mineures, ces centres libèrent des ressources importantes dans les urgences traditionnelles, leur permettant de se concentrer sur les cas les plus complexes, pour lesquels elles sont mieux équipées.

Parce qu’elles viennent directement des soignants plutôt que des tours des ministères, ces innovations répondent aux besoins observés sur le terrain, contrairement aux initiatives venues d’en haut.

Ultimement, le Québec a les moyens de faire mieux. En nous inspirant de modèles éprouvés à l’étranger, nous pouvons garantir que chaque Québécois ait accès aux soins dont il a besoin, au moment où il en a besoin.

Emmanuelle B. Faubert est économiste à l’IEDM et l’auteure de « Trop de Canadiens quittent l’urgence avant d’être soignés ». Elle signe ce texte à titre personnel.

Back to top