Réglementation

L’innovation technologique ne devrait pas être aussi perturbatrice!

Nouveau rebondissement dans cette saga qui oppose Uber, l'industrie du taxi et le gouvernement. La demande d'injonction que le front commun du taxi a déposé pour freiner les services d'Uber et son projet pilote a été rejetée par la Cour supérieure. En d'autres mots, les chauffeurs de taxis et ceux d'Uber devront cohabiter jusqu'à la prochaine chicane. Parce que j'ai bien l'impression qu'on est loin de tourner la page sur cette controverse.

Les changements technologiques, on le sait, causent généralement d'importants bouleversements. Les économistes appellent ça la «destruction créatrice». Les nouvelles technologies rendent inutiles d'anciennes technologies, voire même des industries entières, en révolutionnant notre façon de consommer, d'échanger, de travailler et de pratiquer nos loisirs.

Au Québec, comme ailleurs, nombreux sont ceux qui montent au front et affirment que de telles innovations doivent être règlementées pour rendre les changements moins perturbateurs.

Pourtant, ce que beaucoup oublient, c'est qu'une réglementation trop lourde et mal adaptée tend à rendre les changements encore plus perturbateurs!

Pensons à la façon dont nous circulions autrefois dans nos grandes villes. Au 19e siècle, de nombreux bâtiments étaient exploités comme «hôtels pour chevaux» où l'on abritait tous les chevaux de la ville. La plupart des gens se déplaçaient à pied et les rues étaient pleines de voitures hippomobiles. Mais heureusement, l'automobile a tout révolutionné! Les modes de vie et les pratiques de déplacement changèrent complètement avec l'apparition des tramways et autobus. Par conséquent, les chevaux et leurs voitures ont pratiquement disparu du paysage urbain, tout comme leurs hôtels nauséabonds.

Imaginez si l'industrie des voitures à chevaux avait pu convaincre nos dirigeants municipaux de l'époque d'interdire la voiture, cette nouvelle technologie, parce qu'elle nuisait aux propriétaires de calèche et de chevaux? De quoi aurait l'air notre paysage urbain aujourd'hui? De quoi auraient l'air nos déplacements? 

Pensez à vos ordinateurs personnels. Qui veut retourner à l'époque de la veille machine à écrire? Qui veut retourner à l'époque des téléphones à roulette? Nous nous sommes tellement habitués aux technologies actuelles que nous avons oublié à quel point elles ont amélioré nos vies.

Aujourd'hui, nous composons avec la multiplication des applications de covoiturage. Ces applications – Uber, Juno, Turo, Sidecar et autres – promettent de remodeler encore une fois le paysage urbain et changer nos modes de déplacement.

Les places inoccupées dans nos véhicules peuvent maintenant servir à transporter d'autres personnes, ce qui réduit le nombre de véhicules dans nos rues et permet aux propriétaires de voiture de faire un peu de sous. Les consommateurs peuvent voyager pour moins cher que le taxi traditionnel et perdre moins de temps. Un autre avantage, non négligeable, est celui de la réduction des bouchons de circulation qui permet ainsi d'atténuer la pollution. Comme lorsque l'automobile a remplacé les voitures à chevaux, ce nouveau changement technologique promet de nous faciliter la vie.

Les nouvelles technologies ne vont pas disparaître comme par magie. Elles sont là pour rester.

Malheureusement, dans les grandes villes comme Montréal, Toronto et New York, l'accès au commerce du transport de personnes est trop fortement réglementé. La plupart des grandes agglomérations demandent aux chauffeurs d'acheter un permis de propriétaire de taxi. Le nombre de ces permis est limité et ils se vendent à des prix exorbitants. À Montréal, ce prix tourne autour de 200 000 $ et, à New York, il avoisine le million de dollars. L'avantage pour le propriétaire de taxi est qu'il ne rencontrera aucune concurrence, sauf celle des chauffeurs qui auront eux aussi acquis un permis.

L'offre de permis étant fixe, le nombre de chauffeurs est constant lui aussi. Compte tenu des taux de croissance des revenus et de la population, la demande pour des services de taxi a augmenté mais l'offre, elle, est demeurée stable. Ceci a entraîné une baisse de la qualité des services et une hausse des prix. On peut facilement comprendre pourquoi les consommateurs ont afflué vers les applications de covoiturage dès qu'elles sont apparues.

Évidemment, cette nouvelle technologie bouleverse grandement l'industrie du taxi traditionnel. Mais les chauffeurs de taxi, plutôt que de s'adresser aux tribunaux et de demander au gouvernement d'interdire ces nouvelles applications, devraient profiter de l'occasion pour continuer à moderniser leur industrie.

Malheureusement et bien malgré eux, les permis ont enchaînés les conducteurs et les propriétaires à leur industrie. Et comme ils sont pris avec des hypothèques qu'ils ont dû contracter pour financer l'acquisition de leur permis, le statu quo est tout ce qu'ils leur reste.

Mais une réglementation qui aurait eu comme objectif de bannir les applications de covoiturage aurait été bien plus perturbatrice que la nouvelle technologie elle-même.

Jasmin Guénette est vice-président de l'Institut économique de Montréal. Il signe ce texte à titre personnel.

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