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Textes d'opinion

Épidémie de syndrome du Mont Rushmore au Québec

L'Institut de la statistique du Québec avait annoncé la semaine dernière qu'il arrêterait de mettre à jour la Banque de données des statistiques officielles (BDSO) qu'il compile. Presque aussitôt, le gouvernement a annoncé qu'il chercherait des solutions pour maintenir la BDSO en ligne.

Ce n'est pas le seul exemple où les administrations publiques québécoises semblent couper d'abord dans les dépenses les plus visibles et les plus aimées des usagers. Tellement qu'on dirait qu'une grave épidémie de syndrome du Mont Rushmore sévit parmi nos administrations publiques.

Le syndrome du Mont Rushmore est un trouble du service public qui l'empêche de couper «dans le gras», là où les dépenses sont les moins utiles, pour plutôt effectuer les coupures qui risquent de susciter le pire tollé.

En clair, c'est quand on effectue des coupes à des services que les usagers affectionnent, uniquement pour mettre la pression sur le public et les législateurs, et ainsi annuler les compressions budgétaires.

Aux États-Unis, par exemple, pendant la crise des finances publiques d'octobre 2013, des employés du National Park Service avaient fermé l'accès à des points de villégiature donnant vue sur le Mont Rushmore. Il s'agit de petits bas-côtés, aménagés en bordures de la route, qui ne nécessitent aucun personnel, d'où on peut voir les flancs sculptés de la montagne. On les a fermés pour mettre la pression sur le gouvernement, alors que laisser ces belvédères ouverts n'aurait entraîné aucun coût de fonctionnement additionnel. Parions même que leur fermeture avec des cônes oranges a entraîné plusieurs heures de travail supplémentaires…

Les administrations publiques québécoises savent aussi couper de façon sélective pour entraîner la foudre des usagers sur les compressions budgétaires. Les menaces de fermeture de la BDSO en est un excellent exemple. Plusieurs articles de presse rapportent que «la BDSO entraîne des coûts de 1 million de dollars par année», soit 3,95 % du budget dans le plus récent rapport annuel disponible.

Du point de vue de l'Institut de la statistique du Québec, le coût du maintien de la BDSO en ligne est relativement faible. Cependant, comme c'est l'une de ses activités phares et qu'un arrêt de ce programme pouvait susciter beaucoup de sympathie et, possiblement, faire annuler les coupures budgétaires, on avait délibérément choisi d'y mettre fin. Le pire, c'est que ça a fonctionné.

D'autres exemples de ce syndrome existent au Québec. Il y a quelques jours, un quotidien montréalais pointait du doigt l'épisode d'Expo-Sciences en décembre dernier. Les Conseils du loisir scientifique menaçaient de sabrer leur programme le plus populaire et leur activité principale, au lieu de l'un de leurs autres projets, ou même de chercher du financement externe.

Tout un éventail d'autres exemples de ce syndrome peuvent être trouvés dans un récent document de travail de l'IRIS sur des compressions budgétaires récentes. Des commissions scolaires qui choisissent de couper dans le «chauffage, éclairage, entretien», qui mettent fin à l'aide aux devoirs, des Centres de santé et de services sociaux qui menacent de couper dans les programmes de dons d'organes et dans l'aide alimentaire aux femmes enceintes. Pas dans la bureaucratie, pas dans les salaires qui bénéficient pourtant d'un avantage moyen de 10,8 % par rapport au même travail dans le secteur privé, pas dans les formalités exigées des usagers qui doivent ensuite être vérifiées par des fonctionnaires.

La morale de cette histoire, c'est qu'il faut bien se méfier lorsqu'on annonce que certains programmes particulièrement appréciés du public, ou dont le coût est relativement négligeable, seront coupés. Il s'agit parfois du syndrome du Mont Rushmore, dont le principal symptôme est un comportement stratégique pour défendre ses intérêts, et la prise des usagers en otage.

Si vous croyez que votre administration publique en est atteinte, je recommande une dose d'honnêteté, deux doses de bonne gestion, et beaucoup de «gros bon sens».

Mathieu Bédard est économiste à l'Institut économique de Montréal. Il signe ce texte à titre personnel.

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