Textes d'opinion

Le cloisonnement des métiers hausse les coûts de construction

Dans la foulée des allégations de corruption dans le monde de la construction, plusieurs médias ont avancé que le coût de construction et d’entretien des routes était trop élevé au Québec comparativement à l’Ontario. Les travailleurs de la construction au Québec – qui sont très demandés – n’ont rien à envier à leurs voisins des autres provinces en ce qui a trait à leur talent et à la qualité de leur travail. Par contre, les travailleurs québécois de la construction souffrent d’un obstacle de taille: un manque de flexibilité, qui trouve son origine dans la législation qui encadre l’industrie de la construction. Au-delà des malversations possibles, il y a lieu de s’interroger quant aux conséquences de la réglementation québécoise sur la hausse des coûts de construction.

Les conséquences du cloisonnement des métiers

La Loi R-20 (Loi sur les relations du travail, la formation professionnelle et la gestion de la main-d’œuvre dans l’industrie de la construction) et ses règlements, qui s’appliquent à près de 60% des travaux de construction au Québec, définissent la description de 26 métiers et obligent un employeur à n’embaucher que des salariés qui détiennent le certificat de compétence dans chacun des métiers pour exécuter des travaux.

Un exemple parmi tant d’autres: la céramique doit être installée par un carreleur et non par un poseur de revêtements souples (qui installe les tapis). Pourtant, nombreux sont les travailleurs qui connaissent les rudiments de plusieurs métiers. L’Ontario, pour sa part, ne compte que six métiers de la construction à certification obligatoire.

Sans cet obstacle, les travailleurs québécois de la construction pourraient être plus polyvalents hausser leur productivité, ce qui permettrait au gouvernement et aux contribuables québécois d’épargner sur les coûts de construction d’ouvrages, notamment pour les infrastructures. Dans une étude de 2002, l’économiste Pierre Fortin a estimé l’impact total de la Loi R-20 sur l’augmentation du coût global de construire à 10,5%.

De plus, le cloisonnement des métiers, en raison de la rigidité qu’il introduit dans l’organisation du travail du secteur assujetti, est parmi les sources les plus fréquemment mentionnées d’allongement des travaux par les intervenants de l’industrie.

Chômage et pénuries de main-d’œuvre simultanés

Bien que l’industrie de la construction soit en situation de pénurie de main-d’œuvre, la Loi R-20 fait en sorte que les salariés assujettis à la loi déclarent un nombre annuel d’heures travaillées bien en deçà de leur potentiel. La moyenne d’heures travaillées des 119 347 salariés exerçant un métier qui ont déclaré au moins une heure à la Commission de la construction du Québec (CCQ) en 2008 était de 963. À titre comparatif, le travailleur québécois moyen travaille près de 1600 heures par année. Cette différence peut s’expliquer par plusieurs facteurs (dont le chômage temporaire vécu par le travailleur entre deux chantiers et les heures consacrées à des travaux non couverts par la Loi R-20 comme la rénovation résidentielle), mais peut entre autres découler d’un manque de travail dans des métiers «trop spécialisés». On peut aussi présumer que le faible nombre d’heures déclarées résulte en partie du travail au noir, mais le travail au noir est justement favorisé par la rigidité de la réglementation.

L’affirmation selon laquelle le coût d’une route serait plus élevé au Québec qu’en Ontario découle d’une étude de 2008 de Transports Canada. Celle-ci précise toutefois que les différences de coûts peuvent être attribuables à une série de facteurs difficilement identifiables. Une étude de la CCQ publiée en 2006 montre au contraire que les coûts de construction au pied carré de bâtiments commerciaux semblables (Home Depot et Wal-Mart) sont plus faibles au Québec qu’en Ontario.

Si le débat reste à faire au sujet des coûts, il est clair que certaines rigidités imposées par la Loi R-20, dont le cloisonnement des métiers, nuisent à la productivité du secteur de la construction au Québec. Même s’il ne faut pas ignorer les dangers de la corruption, il ne faut pas non plus sous-estimer l’impact d’une réglementation du travail restrictive sur le coût des infrastructures.

David Descôteaux est chercheur à l’Institut économique de Montréal.

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