Fiscalité

La mélodie du bonheur

J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une blague. J’ai ensuite cru qu’il avait été mal cité. Pas du tout. Notre ministre des Finances, Raymond Bachand, a bel et bien déclaré que: «La finalité, ce n’est pas d’équilibrer le budget. La finalité, c’est d’être heureux comme peuple, d’avoir une croissance économique et de gagner à court terme, et de gagner à long terme».

Cette déclaration surréaliste n’est pas uniquement inappropriée, elle est indigne de la fonction de ministre des Finances. D’une part, depuis quand assurer le bonheur des Québécois fait-il partie de la description de tâches du ministre des Finances? Ce n’est pas plus son rôle que ce n’est celui de notre comptable ou de notre banquier. D’autre part, comment celui qui a été mandaté pour veiller aux finances publiques peut-il sérieusement déclarer que la santé financière de la province est secondaire? Comment aurions-nous réagi si notre banquier nous avait suggéré d’ignorer le fait que notre compte est à découvert, car l’important est d’être heureux? Comment jugerions-nous un médecin qui, pour la même raison, nous encouragerait à renoncer aux principes d’une bonne hygiène de vie?

Encore plus troublant est le fait que tant de jovialité traduit l’incompréhension totale du ministre en ce qui concerne le fonctionnement de l’économie et les conséquences d’un déficit budgétaire et d’une dette publique croissante. Sachant que le Québec assume déjà la dette la plus lourde du continent nord-américain, régler le déficit budgétaire et rembourser la dette devraient être ses principales préoccupations. Voici pourquoi.

  1. Plus les déficits sont importants, plus la dette augmente, plus le service de la dette s’alourdit, et plus la marge de manœuvre de l’État est réduite. Le service de la dette accapare déjà plus de 6 milliards $, et il devrait grimper à 9,7 milliards $ d’ici 2013-2014. C’est plus de la moitié du budget consacré à l’éducation! Imaginez donc tout ce que le Québec pourrait se payer (y compris un allégement de notre fardeau fiscal) s’il n’avait pas de dette à financer!
  2. Les frais d’intérêt sont déjà substantiels alors que les taux d’intérêt sont encore relativement faibles. Qu’en sera-t-il quand ils auront augmenté? Il suffit d’une hausse d’un point pour que le service de la dette gonfle de 1,5 milliard $. M. Bachand y a-t-il pensé?
  3. Aujourd’hui, le Québec est à la fois l’une des régions les plus pauvres et les moins productives du continent. Or, quand l’État québécois emprunte, il détourne une partie de l’épargne nationale qui aurait pu servir à financer l’acquisition de capital productif par le reste de l’économie. Les déficits budgétaires nuisent donc aux améliorations de productivité, lesquelles sont indispensables à la croissance du niveau de vie. La déclaration de M. Bachand est donc illogique, car s’il souhaite réellement encourager la croissance économique, il ne devrait pas minimiser l’importance des finances publiques.
  4. Les déficits actuels sont inéquitables d’un point de vue intergénérationnel, car nous consommons des services que nos moyens ne nous permettent pas de nous offrir. Nous refilerons la facture à nos enfants. Vivre aux dépens des générations futures, est-ce ainsi que notre ministre des Finances définit le bonheur?

Ces quelques remarques ne sont pas des concepts théoriques abstraits ne servant qu’à alimenter les élucubrations de quelques chercheurs névrosés. Au contraire! Ce sont des réalités dont nous devons prendre conscience, car notre avenir en dépend. Mais surtout, ce sont des enjeux que le ministre des Finances devrait comprendre et prendre au sérieux. S’il en est incapable, ce serait dans l’intérêt du Québec qu’il cède sa place à quelqu’un de mieux informé!

Nathalie Elgrably-Lévy est économiste senior à l’Institut économique de Montréal.

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

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