Fiscalité

Où est le gros bon sens?

Les années se suivent, mais ne se ressemblent pas. L’an dernier à pareille date, on nous martelait l’importance de recourir aux déficits budgétaires pour stimuler l’économie. Dans les pages des quotidiens, on pouvait lire «le recours au déficit est une bonne politique conjoncturelle», ou encore «le maintien de l’objectif du déficit zéro n’était ni crédible ni souhaitable». En janvier, le gouvernement de Stephen Harper a renié ses convictions en adoptant un budget purement keynésien lequel s’est soldé par un déficit de 5,8 milliards $, le premier en 12 ans! Puis, en mars, la ministre des Finances de l’époque, madame Monique Jérôme-Forget, s’était revendiquée de Keynes pour justifier son budget à l’encre rouge. Plus récemment, le gouvernement Charest est allé jusqu’à imposer le bâillon pour forcer l’adoption du projet de loi 40 autorisant le retour aux déficits.

Aujourd’hui, le discours a radicalement changé. Bien que la récession n’appartienne pas encore au passé, plus personne ne vante les vertus des déficits. En quelques mois, les déficits alors jugés nécessaires à la relance de l’économie sont devenus un boulet dont l’État doit s’empresser de se libérer. Pourtant, les économistes étaient nombreux à implorer les gouvernements du Québec et du Canada de résister au charme ravageur des déficits. Non seulement n’ont-t-ils rien voulu entendre, mais ils somment maintenant les Québécois de voler au secours des grands argentiers et de contribuer à leurs efforts d’assainissement des finances publiques. Ce serait la seule solution possible, nous dit-on. Vraiment? Les élus ignorent-ils donc les conseils prodigués par leurs propres agences gouvernementales?

En effet, il suffit de consulter le site de l’Agence de la consommation en matière financière du Canada (ACFC), un organisme fédéral, pour comprendre qu’il existe plusieurs moyens de redresser ses finances. Dans un document intitulé «Comment venir à bout de vos dettes», l’ACFC suggère entre autres de «faire passer les besoins avant les désirs», et d’éliminer les dépenses inutiles. Voilà un conseil très sage que les ministres des Finances devraient appliquer! A-t-on absolument besoin d’un TGV? D’un centre culturel québécois à Paris? D’une Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée? D’une enquête publique sur la crise dans les médias? Après tout, les dirigeants des médias en difficulté ne se creusent-ils pas déjà la tête pour trouver des solutions à leurs problèmes?

Quand on est dans un trou, la première chose à faire est d’arrêter de creuser. C’est précisément ce que préconise l’ACFC en recommandant de ne pas s’endetter davantage et de respecter son budget. Or, on apprenait récemment que la hausse de dépenses de programmes enregistrée par Québec était de l’ordre de 6,8% alors qu’elle avait été budgétée à 4,2%. Quant à Ottawa, le déficit est 65% plus élevé que ce qui avait été annoncé lors du dépôt du budget en janvier dernier!

Somme toute, ce que l’organisme fédéral recommande se résume simplement: assumer la responsabilité de ses excès et vivre selon ses moyens. Le gros bon sens! Nulle part n’est-il indiqué de demander à un parent ou à un ami de régler l’addition pour nous. Si ces conseils sont valables pour chacun de nous, pourquoi ne le seraient-ils pas pour nos gouvernements? Pourquoi comptent-ils sur les contribuables pour les tirer d’affaire? Pourquoi ne mettent-ils donc pas en application leurs propres recommandations?

Je n’ai qu’une explication. Toute cette incohérence est la faute de… Nissan! Depuis que le «Gros bon sens» enregistre des messages publicitaires pour le constructeur automobile, il n’a plus le temps d’errer dans les bureaux de l’intelligentsia politique!

Nathalie Elgrably-Lévy est économiste senior à l’Institut économique de Montréal.

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

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