Textes d'opinion

La pensée magique

Le Front de défense des non-syndiqués (FDNS) réclame une hausse du salaire minimum de 8,00 à 10,16$ l’heure pour combattre la pauvreté.

Mais pourquoi nous contenter d’une augmentation mesquine de 2,16$ l’heure si la hausse du salaire minimum suffit à améliorer le sort des travailleurs au bas de l’échelle? Ne devrions-nous pas manifester davantage de générosité et de solidarité, et réclamer une hausse de 10$ ou 15$ l’heure? Ne devrions-nous pas également partager cette fabuleuse découverte avec les dirigeants des pays en développement et ainsi économiser des milliards en aide internationale en plus de supprimer la pauvreté dans le monde?

Vouloir éradiquer la pauvreté est un objectif tout à fait louable qui fait assurément l’unanimité. Mais croire que la hausse du salaire minimum suffit à l’atteindre relève de la pensée magique.

Une hausse de 2,16$ l’heure peut paraître modeste. Après tout, c’est à peine le prix d’un pain ou d’un ticket d’autobus. Pourtant, il s’agit là d’une augmentation de plus de 25% du salaire minimum. Il faut donc être bien naïf pour penser que les employeurs resteront passifs face à un bond aussi vertigineux de leurs coûts. Et il faut être bien mal informé pour ignorer que les travailleurs au salaire minimum œuvrent surtout dans des PME, voire dans de très petites entreprises comptant moins de cinq employés.

Si on juge que McDonald peut aisément offrir de meilleurs salaires, on ne peut malheureusement pas en dire autant de la très grande majorité des petites entreprises qui embauchent la main-d’œuvre peu qualifiée et peu expérimentée. Il faut donc s’attendre à ce que ces PME cherchent des moyens de mitiger la hausse de leur masse salariale.

L’option qu’elles retiendront dépendra évidemment du secteur d’activité dans lequel elles évoluent. Les boutiques, les dépanneurs et les supermarchés choisiront certainement d’embaucher moins d’emballeurs et de commis, et remplaceront les caissières par ces nouvelles caisses automatiques. Certains clubs vidéo préfèrent déjà les distributeurs automatiques de films aux traditionnels commis. Comment se fait-il donc que les bien-pensants du FDNS ne réalisent pas qu’une hausse aussi radicale du salaire minimum précipitera, entre autres, la disparition de certains emplois pour lesquels les nouvelles technologies proposent des solutions de rechange bon marché?

Quant aux entreprises du secteur de la production, certaines pourraient être tentées de délocaliser leurs activités vers des pays où la main-d’oeuvre est meilleur marché.

Dans tous les cas, une hausse de 25% du salaire minimum risque d’être contreproductive. Il est difficile de survivre avec un salaire de 8$ l’heure. Mais il est encore plus dramatique de perdre son emploi, car en plus de perdre un revenu, le travailleur est privé d’une expérience de travail et de la possibilité de gravir les échelons.

La hausse du salaire minimum n’est pas un remède à la pauvreté. Dans les faits, ce n’est pas parce que les salaires sont faibles que les gens sont pauvres, c’est parce qu’ils sont peu qualifiés. La seule véritable solution à l’amélioration du niveau de vie passe par l’expérience et l’instruction.

Plutôt que d’investir des efforts dans un événement stérile comme la «Semaine nationale pour l’augmentation du salaire minimum», le FDNS devrait plutôt trouver des moyens d’aider les travailleurs à parfaire leur formation, car c’est la méthode la plus sûre pour s’enrichir. Légiférer pour enrayer la pauvreté est absurde: on peut forcer un employeur à verser de meilleurs salaires, mais on ne pourra jamais l’obliger à embaucher!

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

Nathalie Elgrably est économiste à l’Institut économique de Montréal et auteure du livre La face cachée des politiques publiques.

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