Réforme des institutions publiques

Cessons le bradage! Le développement énergétique du Québec doit servir à une véritable création de richesse

Le gouvernement du Québec a récemment adopté deux décrets officialisant l’importante subvention octroyée à Alcan pour l’implantation au Saguenay-Lac-Saint-Jean d’une aluminerie d’une capacité de production annuelle de 450 000 tonnes, avec une création de 740 emplois et un investissement de 2 milliards$.

Le texte suivant est cosigné par Jean-Thomas Bernard, titulaire de la chaire en économique de l’énergie électrique à l’Université Laval; Marcel Boyer, vice-président et économiste en chef à l’Institut économique de Montréal et titulaire de la chaire Bell Canada en économie industrielle à l’Université de Montréal; Martin Boyer, professeur de finance à HEC Montréal et fellow du CIRANO; et Pierre Fortin, professeur au département des sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal.

Selon l’estimation faite par les professeurs Bernard et Bélanger de l’Université Laval, la subvention gouvernementale équivaut à une subvention de près de 300 000$ par an par emploi créé, soit au total une valeur actualisée de près de 3 milliards$ (en dollars constants de 2008), ou 200 millions de$ par an pendant 35 ans, sans tenir compte de l’inflation. Par ailleurs, les justifications apportées dans ce dossier par l’Association de l’aluminium du Canada et les ministres Corbeil et Bachand procèdent de calculs incorrects, car truffés de double comptages et négligeant les solutions de rechange. Bref, ils ne résistent pas à une analyse économique un peu rigoureuse.

Nous sommes d’avis que ces montants pourraient être utilisés pour des projets davantage créateurs de richesse et d’emplois de haut niveau, tant directs qu’indirects, y compris dans les infrastructures en région. Le potentiel énergétique du Québec est phénoménal en ressources naturelles, compétences et débouchés et l’hydroélectricité dont nous sommes tous propriétaires est une source de richesse inexploitée beaucoup trop importante pour la brader ainsi dans des projets qui appauvrissent le Québec vu leur dépendance envers des subventions déraisonnablement élevées.

De même, divers groupes sociaux, industriels, syndicaux et politiques se sont déclarés relativement satisfaits de la récente décision de la Régie de l’énergie de décréter une augmentation moyenne de 1,9% des tarifs d’électricité au 1er avril 2007. Il n’en demeure pas moins que cette décision appauvrit le Québec en maintenant le prix de l’électricité bien au-dessous de sa valeur sociale.

Ces appuis procèdent d’un calcul à courte vue qui néglige la prise en compte de la véritable valeur de notre électricité. Cette valeur correspond au prix concurrentiel auquel elle peut être exportée. Elle est nettement plus élevée que son coût de production, particulièrement faible au Québec grâce à un patrimoine naturel exceptionnellement favorable. Il s’ensuit un développement des ressources énergétiques mal orienté: les prix sont manipulés au profit de certains groupes et les bénéfices potentiels d’une exploitation socialement optimale sont dilapidés.

Bas prix et bons prix

Ce ne sont pas les bas prix qui sont facteurs de croissance et de richesse. Ce sont les bons prix, ceux qui envoient les bons signaux aux consommateurs et aux producteurs et les incitent à l’efficacité, à l’efficience, à l’innovation et à la créativité. On fait grand état des bénéfices des bas prix en termes de création d’emplois, mais on oublie les emplois tout aussi bons, sinon meilleurs qui auraient pu être créés si on avait favorisé la vérité des prix et laissé les investissements aller vers les projets socialement les plus rentables.

Les bénéfices des bas prix sont capturés par des groupes politiques, sociaux et affairistes bien organisés alors que les pertes de richesse ainsi encourues sont diffuses et réparties sur l’ensemble de la population, toujours moins organisée et moins informée. Le véritable coût social net de cette manipulation vient des distorsions qu’elle crée dans l’activité économique, en particulier dans les investissements publics et privés: surdéveloppement des activités économiques fortement consommatrices d’électricité aux dépens d’autres activités davantage créatrices de richesse.

Ce faisant, on nuit considérablement au développement durable et à la création d’emplois, y compris en région. Tout cela se traduit par une dette et des impôts trop élevés et une détérioration des services sociaux, d’éducation et de santé. De plus, la politique de bas prix représente une subvention inefficace aux grands consommateurs individuels et corporatifs d’électricité et un transfert régressif des plus pauvres vers les plus riches. Si l’augmentation du prix de l’électricité a des conséquences trop importantes sur les finances des ménages à faible revenu, le gouvernement peut utiliser les mécanismes de redistribution appropriés pour les protéger adéquatement de cet impact.

Nous demandons la mise sur pied de véritables politiques de création de richesse collective et d’institutions et mécanismes capables de les implanter. Trois changements importants s’imposent: favoriser des analyses rigoureuses et transparentes des vrais coûts et bénéfices des subventions gouvernementales, en particulier déclarer un moratoire sur les subventions aux grands consommateurs d’électricité; revoir le «pacte social» sur l’électricité et laisser son prix augmenter pour refléter sa véritable valeur sociale (coût d’opportunité) et ce, pour le mieux-être de tous; favoriser un développement énergétique optimal (électricité, gaz naturel, pétrole, éolien) dans le respect des règles normales de sécurité, de protection environnementale et de rentabilité.

Déjà plusieurs voix se sont élevées ces derniers temps pour appuyer ces politiques. Il faut espérer que nos nouveaux élus sauront en favoriser le développement afin de cesser le bradage d’une source inexploitée de richesse exceptionnelle pour le Québec.

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