Réforme des institutions publiques

Le déni de Montréal

L’avancée spectaculaire de l’équipe adéquiste ainsi que la dégringolade, tout aussi extraordinaire, des libéraux et des péquistes a laissé pantois bien des analystes et commentateurs des médias montréalais. Ils étaient nombreux à affirmer que le scrutin de lundi constitue un tsunami et qu’il s’agit là d’un vote de protestation, de populisme, de rejet des principaux partis politiques, etc.

Un tsunami? Il faut avoir une mémoire bien courte pour faire une telle déclaration! Un tsunami est un phénomène qui survient sans prévenir. Or, la montée adéquiste était prévisible vu les signes précurseurs envoyés par les électeurs.

D’abord, pensons à la montée des conservateurs en février 2006. Les bien-pensants montréalais avaient alors préféré se lancer dans d’inutiles analyses d’anthropologie collective plutôt que de constater qu’un nouveau vent commençait à souffler sur la province, ce qui explique peut-être leur surprise actuelle.

Ensuite, rappelons-nous les mois de décembre 2002 et janvier 2003. Mario Dumont avait de l’avance jusqu’à ce que Jean Charest accapare la faveur du public avec son concept de réingénierie de l’État et sa promesse d’une réduction substantielle des impôts. Le besoin de changement était donc déjà bien présent. Ce qui est surprenant, c’est précisément l’étonnement des commentateurs, et non les résultats eux-mêmes!

Étrange, vraiment?

D’ailleurs, est-il réellement étrange que des électeurs boudent un gouvernement qui s’entête à entretenir un modèle qui fait banqueroute? Faut-il être surpris que les Québécois soient exaspérés de politiques publiques qui causent l’appauvrissement relatif de la province? Faut-il être consterné lorsqu’une population ne tolère plus un système de santé qui laisse mourir des patients sur les listes d’attente? Est-il vraiment stupéfiant que les électeurs cherchent à rompre avec un système qui étouffe l’initiative privée et qui pénalise le travail? Est-il si difficile de concevoir que des contribuables refusent de continuer à financer le BS corporatif et des programmes dont les mieux nantis sont les principaux bénéficiaires?

Par contre, ce qui est difficile à comprendre, c’est que les électeurs de certaines circonscriptions, comme D’Arcy-McGee, Mont Royal ou Hochelaga-Maisonneuve, votent invariablement pour le même parti, quels que soient la plateforme ou le candidat.

Le débat lucides contre solidaires

La réaction de surprise des soi-disant intellectuels montréalais est en réalité du déni. Ils refusent d’accepter que le modèle social-démocrate ne fasse plus consensus. Ils tentent surtout d’occulter le fait que le débat entre les lucides et les solidaires soit officiellement ouvert, car c’est là la véritable signification de la montée adéquiste.

Or, plutôt que d’être bousculé dans ses convictions, Montréal préfère remettre en question le choix du reste de la province. Pourtant, le virage vers un État moins tentaculaire n’est pas exclusif au Québec. Plusieurs social-démocraties, dont la Suède et la Finlande, s’éloignent graduellement de l’État providence, et ce n’était qu’une question de temps pour que les Québécois expriment également leur désir de changement.

Bien que le mandat libéral ait été reconduit, la continuité est inconcevable en raison de la «concurrence» adéquiste. En politique comme en affaires, la concurrence est bénéfique. C’est elle qui incite les entrepreneurs à toujours améliorer leurs produits, et c’est elle qui obligera nos politiciens à identifier les véritables causes des problèmes économiques qui nous affligent et à proposer des remèdes efficaces qui permettront de changer radicalement la position du Québec au cours des prochaines années.

Le scrutin de lundi est historique: il marque la fin du statu quo. Le fait que les Québécois soient mûrs pour des changements ouvre un nouvel espace politique. Si les libéraux ou les péquistes ne s’en accaparent pas, c’est l’ADQ qui le fera!

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

Nathalie Elgrably est économiste à l’Institut économique de Montréal et auteure du livre La face cachée des politiques publiques.

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