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Textes d'opinion

Ma façon de penser

Au fil des semaines, j’ai abordé plusieurs questions d’actualité. Certaines de mes chroniques ont d’ailleurs suscité les passions, comme celles sur le salaire minimum, Wal-Mart, et le contrôle des loyers. Alors que certains lecteurs déclarent voir dans mes textes l’expression du «gros bon sens», d’autres m’avouent quelquefois être dépassés par mes prises de position.

Il est vrai que la logique économique va si souvent à l’encontre de la pensée populaire que certains soupçonnent les économistes d’avoir un esprit de contradiction particulièrement aiguisé. Ainsi, pour souligner la publication de ma 50e chronique, j’ai décidé de présenter à mes lecteurs ma façon de penser, au sens littéral du terme.

La pensée économique qui m’inspire est essentiellement celle de Frédéric Bastiat, économiste français mort en 1850 et célèbre pour ses écrits polémiques à l’humour vitriolique. Des écrits qui ont traversé les siècles tout en restant parfaitement d’actualité. Une lecture non seulement indispensable, mais tout à fait savoureuse, sans graphiques ni équations, que personne ne regrettera, c’est garanti! Pour Bastiat, il ne suffit pas de considérer les effets immédiats d’une politique sur un groupe donné de la société («ce que l’on voit»), il faut également considérer les conséquences de cette politique à plus long terme et sur l’ensemble de la collectivité («ce que l’on ne voit pas»).

Les politiciens, les syndicats, les associations de producteurs, les journalistes, ainsi que la majorité des gens se limitent souvent à ce que l’on voit pour tirer leurs conclusions. Par contre, les économistes ajoutent à leur analyse ce que l’on ne voit pas, ce qui explique leurs prises de positions parfois à contre-courant.

L’exemple des festivals

Par exemple, on entend dire fréquemment que l’État devrait financer les festivals, car ils sont créateurs d’emplois. La tenue d’un festival exige effectivement l’embauche de travailleurs: c’est ce que l’on voit. Or, il faut également tenir compte du fait que, pour financer le festival, l’État a prélevé des impôts, réduisant ainsi le pouvoir d’achat des contribuables. Leurs moyens devenant plus limités, les consommateurs dépenseront moins, ce qui occasionnera assurément une baisse de la demande pour d’autres biens, et donc des pertes d’emplois: c’est ce que l’on ne voit pas, mais qui est tout aussi concret. Ainsi, alors que l’ensemble de la population se contente de voir les emplois créés dans le cadre du festival, l’économiste, qui ajoute à son analyse ce que l’on ne voit pas, conclura au mieux à une redistribution des emplois.

Tenir compte des effets cachés et non uniquement des effets visibles, voilà donc ma façon de penser! C’est ainsi qu’une politique qui semble avantageuse à première vue et que tout le monde endosse sans réserve, peut donner des résultats bien différents lorsque tous les effets sont pris en considération. Malheureusement, seuls les effets immédiats nous sont présentés, car ils s’imposent de facto. Toutefois, ils ne constituent que des demi-vérités, et l’autre moitié de la vérité ne devrait pas être ignorée bien qu’il faille un effort de réflexion pour la cerner.

Quiconque se considère un «citoyen informé» ne devrait jamais se satisfaire de la vision tronquée de la réalité qu’on lui présente si souvent. Au contraire, il devrait se souvenir des enseignements de Bastiat et se méfier des discours aguichants. Il devrait s’efforcer de voir au-delà des apparences et exiger toujours qu’on lui présente également les effets à plus long terme pour l’ensemble de la société. Bien entendu, cet exercice comporte un risque, celui de réaliser que de nombreuses idées reçues sont carrément fausses, et que certains politiciens vantent les mérites de politiques économiques en réalité néfastes.

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

Nathalie Elgrably est économiste à l’Institut économique de Montréal et auteure du livre La face cachée des politiques publiques.

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