Textes d'opinion

Recensement? Big Brother!

Imaginez qu’un parfait inconnu vous demande qui, dans votre foyer, est responsable du loyer, ou vous interroge sur votre revenu annuel ou sur le nombre d’heures que vous consacrez à votre ménage.

Vous lui répondriez certainement de se mêler de ce qui le regarde. Et si, pour justifier sa curiosité, il affirmait qu’il cherche à mieux vous connaître afin de savoir comment vous aider, vous lui rétorqueriez que vous vous débrouillez parfaitement bien tout seul et vous prendriez rapidement la fuite.

Toutefois, quand ce parfait inconnu est un fonctionnaire, on dit alors qu’il effectue le recensement, et des messages publicitaires insistent sur la nécessité pour chacun de nous d’accomplir son devoir de citoyen en complétant le formulaire. On nous demande donc de divulguer à des bureaucrates divers aspects de notre quotidien sur la promesse que les statistiques recueillies leur permettront de mieux servir la collectivité.

Concrètement, le recensement n’est rien de moins qu’une invasion de la vie privée par Big Brother. C’est de l’espionnage officialisé. D’ailleurs, il est intéressant de noter que, selon le Petit Robert, le terme «statistique» signifie «relatif à l’État». Contrairement aux consommateurs et aux entrepreneurs qui recourent peu aux statistiques pour mener leurs activités quotidiennes, l’État fait de la gestion par statistiques et serait totalement impuissant sans les renseignements que nous lui fournissons.

Ce n’est pas le fait de dresser un portrait statistique qui est inquiétant, mais bien l’utilisation que nos bureaucrates en font. Si le recensement fournit des données agrégées intéressantes, il constitue néanmoins l’outil par excellence de l’interventionnisme étatique. Il permet à l’élite politique de trouver des problèmes et de défendre le caractère «essentiel» des politiques économiques censées apaiser tous les maux de l’humanité.

Justifier leurs salaires

En réalité, ce n’est pas tant le sort du monde qui préoccupe nos politiciens que le souci de gagner les votes des électeurs et de justifier leurs salaires. Une économie vigoureuse et prospère est l’ennemi mortel de l’État-providence. La fonction publique doit donc trouver des «crises» à régler pour survivre, prendre de l’expansion et légitimer l’énorme fardeau fiscal qu’elle impose aux contribuables. Le recensement fournit des données qui, une fois bien manipulées, justifieront quelques nouveaux programmes, des règlements, des campagnes de sensibilisation, des mesures incitatives et peut-être même de nouveaux impôts.

Mieux connaître pour mieux intervenir, planifier, réformer, légiférer, diriger et contrôler, voilà l’objectif ultime du recensement! Il donne aux bureaucrates des raisons pour entrer dans nos écoles, nos garderies et notre foyer. Le Canada dispose d’un Commissariat à la protection de la vie privée et de lois destinées à protéger nos renseignements personnels. Toutefois, à en juger par les questions du recensement, il semblerait que nos bureaucrates soient au dessus des lois. Mais jusqu’à quel point doit-on satisfaire leur curiosité au nom du recensement?

Certes, les entreprises utilisent quelquefois des statistiques officielles, mais ce n’est pas la raison pour laquelle l’État consacre des centaines de millions de dollars annuellement au fonctionnement de Statistique Canada et à d’autres instituts à vocation similaire. Quant aux groupes de pression, occupés à défendre les intérêts d’une minorité, ils emploient savamment les statistiques pour obtenir une partie des impôts payés par les contribuables. Ne devraient-ils pas alors financer eux-mêmes les statistiques dont ils ont besoin?

Certaines statistiques sont indispensables. Il importe, par exemple, de dénombrer la population afin d’assurer le bon fonctionnement du système électoral. Par contre, il faut se méfier des statistiques qui permettent aux bureaucrates de justifier leur intrusion tentaculaire et leur ingérence croissante dans notre quotidien. Les statistiques, c’est de l’information. Et l’information, c’est le pouvoir!

* Cette chronique a aussi été publiée dans Le Journal de Québec.

Nathalie Elgrably est économiste à l’Institut économique de Montréal et auteure du livre La face cachée des politiques publiques.

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